Art et Culture

Ces actrices de Hollywood qui vivent dans la misère du sud marocain

Copyright Matilde Gattoni

C’est émerveillées que nous avons fait la découverte de photos rares du Maroc et de ses habitants. Un Maroc bien particulier, celui des plateaux de cinémas désertés après l’effervescence des tournages.

Celui de ces Marocains qui ont joué dans de grosses productions cinématographiques internationales en tant que figurants ou pour de petits rôles et qui voient repartir les équipes successives des films, sans pour autant pouvoir quitter leur sud natal et la misère de leur quotidien.

Ces photos incroyables, émouvantes, bouleversantes de personnes marquées par une dure réalité mais des étoiles plein les yeux quand elles évoquent leurs rôles passés, et peut-être à venir, ont été réalisées par Matilde Gattoni, photographe franco-italienne plusieurs fois primée dans la monde, basée à Milan, et qui traite de questions sociales, environnementales et relatives aux droits de l’homme dans le monde entier.

Plongée dans les « Sand dreams » marocains de Matilde Gattoni…

Matilde Gattoni

Qu’est ce qui vous a motivé à entreprendre ce voyage au Maroc?

Je travaille en tandem avec le journaliste Matteo Fagotto, on cherche ensemble les sujets que l’on a envie de traiter et dans ce cas nous partions couvrir un reportage sur les studios de cinéma marocains.

 

Etait-ce votre première fois au Maroc?

La quatrième fois, j’ai fait mon premier voyage au Maroc à l’âge de 15 ans.

 

Comment vous est venue l’idée de ce reportage photo sur le Maroc en tant que décor de cinéma et sur ses acteurs oubliés?

J’en ai entendu parler pour la première fois à l’âge de 15 ans lors d’un voyage au Maroc avec mes parents. J’ai vu aussi quelques documentaires sur le sujet, tous se concentraient sur la magie des tournages. J’ai voulu aller au-delà, je suis fascinée par la vie de ceux qui vivent dans l’ombre malgré leur ténacité.

 

Vous nous disiez que c’est l’un des reportages que vous avez le plus aimé. Pourquoi ?

 Pour plusieurs raisons. J’ai découvert ma passion pour la photographie au Maroc, à l’âge de 19 ans. J’étais partie en voyage avec un vieil appareil Canon de mon père et ma passion pour l’art a finalement pris forme. Retourner au Maroc après autant d’années était un peu comme un retour aux sources.

Nous avons choisi expressément un moment où il n’y avait pas de tournage en cours, ceci pour deux raisons.

La première étant que la majeure partie des documentaires déjà tournés sur le sujet se concentraient justement sur l’aspect le plus éclatant du cinéma.

Ce qui m’intéressait était de voir ce qui se passait lorsque le brouhaha des productions laisse place au silence retrouvé du désert. Ce qui est frappant et à la fois magique s’agissant des studios de Ouarzazate est leur emplacement.

Ces structures grandioses, mais aussi fragiles et éphémères, faits de bois et de polystyrène se dressent dans une étendue infinie de sable au pied des montagnes. On a parfois l’impression de déambuler dans un tableau surréaliste de Dali.

La deuxième raison est que je voulais être sûre d’avoir accès à tous les décors, ce qui aurait été impossible si des tournages avaient eu lieu. Ce choix s’est révélé le bon, car c’est à ce moment là, quand les figurants manquent de travail, qu’ils ouvrent véritablement leur cœur sur la situation qu’ils vivent.

 

Vous attendiez-vous à découvrir cet envers du décor?

Oui, absolument, car nous avions étudié l’histoire pendant des mois et notre fixeur, une jeune fille originaire de Ouarzazate nous avait donné tous les renseignements nécessaires.

Je voulais créer un lien visuel entre «l’abandon» passager, l’isolement des décors majestueux et la solitude et le silence que traversent les figurants loin des plateau. Ils sont comme suspendus dans un univers surréaliste, figés dans l’attente du prochain tournage, le moment où ils retournent véritablement à la vie sans jamais savoir quand ce moment arrivera… Ca m’a un peu fait penser au thème de l’absurde traité par Dino Buzzati dans « Le désert des Tartares ».

Morocco – Ouarzazate – Remains of a film set reproducing the Great Mosque of Mecca. The set, which is in the middle of the desert on the outskirts of Ouarzazate, was used for the shooting of Journey to Mecca, a 2009 movie on the famous Muslim scholar and traveler Ibn Battuta. Copyright Matilde Gattoni

Les figurants ont tous été photographiés chez eux afin de montrer la simplicité de leur environnement, on a généralement une idée tellement limitée du septième art. Malgré le fait qu’ils aient joué côte à côte avec les plus grands acteurs américains et que certains d’entre eux exercent ce métier depuis des décennies, le grand public ignore leurs noms et le fait qu’ils aient vraiment de grosses difficultés économiques. Leur vie est bien éloignée de celle des stars d’Hollywood, et pourtant leurs regards pétillent quand ils parlent de leur passion.

Pouvez-vous nous parler plus précisément de chacune des femmes dont vous avez fait la rencontre ? Votre rencontre, leur parcours, ce qui vous a touchée…

Je n’oublierais jamais les larmes de Rquia Farres, un petit bout de femme de 67 ans. Après 36 ans passés dans le cinema, elle devait quitter sa maison tant aimée pour s’installer dans une maison de retraite. Cette femme douée d’une énergie incroyable, a réussit contrairement à d’autres figurants à jouer des petits rôles aux côtés de grands acteurs hollywoodiens.

Morocco – Ouarzazate – Rquia Farres, 67, has been working in the cinema industry for the past 36 years. Now an old, frail woman about to leave her home to move in a retirement house, Farres has featured in more than 50 films and documentaries, mainly as an extra. Her latest appearance dates back to 10 years ago. ìBeing a background actor is very hardî she explains. ìDepending on the movie, you have to run, fight, die, climb mountains… You work more than 10 hours per day to earn from 15 to 40 euros. Copyright Matilde Gattoni

Rquia a choisit de se faire photographier avec son plus bel habit, elle a allumé une cigarette et m’a regardée droit dans les yeux pendant tout le shooting. J’ai compris qu’elle était en train de jouer son dernier rôle avant de quitter le cinéma à tout jamais.

 

Morocco – Oasis of Fint – The mountains surrounding the Oasis of Fint, seen from the K Studios. The Oasis has been the set of several well-known movies, including Lawrence of Arabia, Jesus of Nazareth, Alibaba, Moses and Cleopatra. Copyright Matilde Gattoni

 

Saadiya Guardienne, dont l’âge est inconnu (à elle-même). Je l’ai rencontrée dans le four à pain dans lequel elle travaille lorsqu’il n’y a pas de tournages. Assise dans la chaleur et la fumée du four, entourée des femmes de la Kasbah qui viennent lui rendre visite ou lui acheter du pain, Saadiya est une véritable force de la nature.

Elle a débuté dans le cinéma en 1985 dans « Jewel of The Nile ». Elle se souvient bien de Kathleen Turner, de sa gentillesse et de sa douceur lorsqu’elle se trompait sur le plateau. Elle raconte les yeux pétillants de fierté quand Kathleen lui a laissé plein de vêtements pour elle et pour sa fille avant de retourner aux USA. Saadiya est connue dans le métier pour une caractéristique bien particulière, elle sait pleurer sur commande. Evidemment je n’ai pas pu m’empêcher de lui demander de me le prouver.

Morocco – Ouarzazate – Saadiya Guardienne, age unknown, is one of the first female background actors in Ouarzazate. Orphan since her early age, Guardienne debuted in 1985 The Jewel of the Nile, the movie starring Michael Douglas and Kathleen Turner which marked the start of Ouarzazate’s cinema golden age. ìAt that time the local society was quite traditional and families didn’t allow women to feature in movies, but I went to the casting because I was curiousî she remembers. Guardienne, who nowadays manages a bread oven, has performed in more than 50 movies and is able to cry on command.Copyright Matilde Gattoni

Saadiya a joué dans plus de 50 films et se promène toujours avec quelques photographies de ses tournages dans la poche. Son rêve est d’interpréter un rôle qui puisse rendre homage et travail des figurants.

 

Etes-vous restées en contact?

Non, malheureusement.

 

Qu’est-ce que qui vous a le plus marqué? En positif et en négatif

L’amour que ces figurants éprouvaient pour le cinéma. Chaque fois qu’ils nous décrivaient une scène qu’ils avaient tournée, leur regards pétillaient.

La misère dans laquelle certains d’entre eux vivent malgré le fait qu’ils travaillent dans l’un des secteurs les plus riches du monde.

 

Quels souvenirs gardez-vous des rencontres que vous avez faites ?

Un souvenir très doux. Je revois parfaitement les larmes, les sourires et les anecdotes que l’on a partagés avec nos sujets. Notre métier n’est possible que parce que des gens nous font confiance en nous ouvrant leurs coeurs et leurs vies.

 

Vous avez sillonné le monde et immortalisé de nombreuses cultures, traditions et personnages ? En quoi le Maroc diffère-t-il de ces autres pays à vos yeux ?

J’ai longtemps vécu au Moyen Orient entre Dubai et Beyrouth donc je suis très attachée au monde arabe. Le Maroc est unique de part la richesse de ses paysages et sa position géographique privilégiée, il a une âme méditerranéenne mais aussi africaine. C’est un lieu magique dans lequel j’aime me perdre et revenir.

 

Envisagez-vous un prochain voyage au Maroc et si c’est le cas, quelques sont les autres aspects de ce pays que vous aimeriez mettre en avant?

J’aimerais beaucoup retourner au Maroc mais c’est vrai que je choisis mes reportages en fonction des histoires et non des pays donc pour le moment je ne sais pas vraiment.

 

A propos de Matilde Gattoni :

Matilde Gattoni (née en 1974) est une photographe franco-italienne.

Depuis le début de sa carrière en 2000, elle a beaucoup travaillé au Moyen-Orient, en Asie du Sud et Centrale et en Afrique, sur des sujets tels que la sécheresse, les urgences pour les réfugiés, les activités minières illégales, les migrations massives, l’accaparement de terres à grande échelle et le changement climatique.

En 2014, Matilde a fondé l’agence Tandem Reportages avec le journaliste Matteo Fagotto dans le but de produire des récits indépendants et détaillés sur des questions d’actualité telles que l’exploitation massive des ressources naturelles et la relation entre l’homme et l’environnement.

Les récits de Matilde sont publiés régulièrement dans Time, Time Lightbox, le Financial Times, Der Spiegel, The Observer, Die Zeit, NEON, Geo, The Guardian, Vanity Fair, ELLE, Wired et GQ, entre autres.

Elle a reçu de nombreux prix, dont l’IPA, le Px3, le Lens Culture Award, le photographe invisible d’Asie, le International Color Award et le San Francisco International Award.

Le travail de Matilde a été exposé au Parlement européen à Bruxelles, au Backlight Festival de Tampere, à l’espace Annenberg de la photographie à Los Angeles, à La Feltrinelli à Milan et à Rome, à la Gallery Photographica à San Francisco, à la Fondazione Pirelli à Milan, au 305 Sauraran à Toronto, Al Serkal à Dubaï, Biennale de la photographie artistique de Berlin 2016, Palazzo Madama à Turin, Galerie Noorderlicht aux Pays-Bas, Photoville 2015 à New York, Festival LOOK3 2016, Centre Culturel Français à Milan.

Pour en savoir plus :

Son compte sur instagram : @matildegattoni

Son site web : https://matildegattoni.photoshelter.com/

 

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