Le Maroc du féminin sacré

Selon l’islam, les rites populaires faisant appel à l’irrationnel ne devraient pas exister. Pourtant, le Maroc a toujours été une terre d’élection de pratiques très anciennes pour lesquelles affluent bon nombre de fidèles. Un domaine qui semble être la chasse gardée des femmes qui, écartées du pouvoir religieux, se sont dirigées vers le mysticisme et les sciences occultes.

 

Au coeur du quartier d’affaires d’Abdelmoumen à Casablanca, et au milieu des imposantes bâtisses des sièges de banques, se niche un petit mausolée caché derrière des palmiers : celui du wali Sidi Mohamed Mers Soltane, l’un des saints les plus visités de la ville blanche. Un silence religieux, presque effrayant, règne en maître à l’intérieur de ce marabout qui attire chaque jour un grand nombre de visiteurs, majoritairement des femmes avides de la baraka du shrif. Ce jour-là, l’activité semblait être particulièrement faible, temps pluvieux oblige. Une poignée de chouafates est tout de même au rendez-vous, comme à l’accoutumée, afin de satisfaire la curiosité des riverains et calmer la détresse de gens désespérés, convaincus que les sciences occultes sont l’ultime recours à leurs maux. Mais de manière générale, les visiteurs de ce marabout viennent essentiellement se recueillir sur la tombe du défunt et lui demander d’intercéder auprès de Dieu afin d’exaucer leurs voeux. “Diri nya w maykoune ghir l’khir” (“Aie la foi et tout ira bien”), nous lance une vieille dame tout en nous invitant à nous approcher de la tombe du sy’yed. Elle, c’est la gardienne du temple. Elle prétend être la descendante du wali Sidi Mohamed Mers Soltane. “Chaque jour que Dieu fait, je vois défiler des gens, venus des quatre coins du Maroc, afin de visiter la tombe du shrif et s’imprégner de sa baraka. On y vient pour différentes raisons : dénicher un bon mari, augmenter ses chances d’enfanter, trouver un travail décent, gagner plus d’argent ou tout simplement se protéger contre le mauvais oeil. Chacun y trouve son compte”, nous précise-t-elle. Se recueillir sur la dépouille d’un “saint” serait donc la clé de la réussite, qui ne se concrétisera certainement qu’à l’aide d’un don substantiel, communément nommé “laftouf”, sous forme de cierges colorés, de pain de sucre, de lait ou de volaille gracieusement offerts. Bien qu’elles soient contestées, ces pratiques populaires continuent d’exister et se transmettent d’une génération à l’autre. Ni le niveau d’alphabétisation, ni le milieu socio-économique ne rentre en ligne de compte. Il s’agit d’un rituel profondément ancré dans la mémoire collective, contesté par l’élite du pays et combattu par l’islam. “Même si ces pratiques sont largement contestées par les pouvoirs religieux, on ne peut les interdire car le Maroc a toujours été le berceau d’un islam populaire. Avec l’arrivée de ce dernier, les pratiques anciennes, auxquelles les berbères ont recours, n’ont pas pu disparaître. Du coup, le Maroc a toujours été à cheval entre la religion et la culture populaire d’autrefois. De plus, on ne peut guère ignorer la pression des gens avides desdites pratiques”, explique Mustapha Akhmiss, anthropologue et auteur du livre “Rites et secrets des marabouts à Casablanca”. Pourtant, les fidèles affluent en masse dans ces lieux, et en particulier les femmes. D’ailleurs, ce serait même leur domaine de prédilection…

LA FEMME, PERSONA NON GRATA DANS LES INSTITUTIONS RELIGIEUSES

Ce sont souvent des légendes, d’histoires à consonance religieuse et du folklore qu’hommes et femmes tirent leur savoir en matière de religion et de morale. Force est de constater que l’image de la gent féminine véhiculée par ces traditions orales a toujours été fortement écornée. Décrite comme un être inférieur à l’homme, soumis à ses volontés, ou porteuse de forces mauvaises, la femme apprend généralement par leur intermédiaire qu’elle n’a pas d’importance, qu’elle est insensée ou qu’elle représente une menace. L’illettrisme des Marocaines, en particulier dans le monde rural, a beaucoup participé à cette image négative de la femme, créature superstitieuse incapable de réflexions élaborées. Par ailleurs, les musulmanes sont généralement absentes des lieux de décision et des centres de savoir de la sphère religieuse. Ainsi, si elles sont tolérées dans les mosquées, c’est derrière un rideau, une porte ou une grille. La religion est donc une activité essentiellement masculine et le manque d’intérêt porté aux femmes refléterait tout simplement le fait qu’ elles ont moins d’importance que les hommes. Pourtant, elles ont toujours été fortement présentes dans certains domaines de la vie religieuse, que ce soit dans les pratiques chamaniques, les rituels domestiques, et dans de nombreux nouveaux mouvements religieux. Un monde religieux ignoré que celui des femmes…

L’APPEL DU MYSTIQUE

Progressivement marginalisées et écartées de la gestion de la chose religieuse, les femmes ont donc investi le mysticisme comme lieu d’expression de leur rapport au divin. Dans les cultures les plus diverses, les chercheurs ont fait le constat que les femmes occupaient souvent le rôle de chamanes ou de médiums, auquel on attribue d’ailleurs généralement les phénomènes de possession et d’extase. Dans les sanctuaires des saints, les femmes sont toujours en plus grand nombre que les hommes. “Elles se recueillent sur la tombe du saint et semblent directement entrer en contact avec une source sacrée de pouvoir qui reflète leurs propres énergies”, explique la sociologue Fatima Mernissi dans son livre “Femmes, saints et sanctuaires au Maroc”. Si les hommes sont autorisés à être là, ils sont souvent obligés d’écourter leur “ziara” en raison des regards inquisiteurs des femmes.

CE QUE VEULENT LES FEMMES…

Les voeux des femmes s’adressent généralement à un saint précis et consistent en une promesse de pèlerinage au sanctuaire de celui-ci, ou d’un don en argent ou en nature en échange d’une aide. Bien que critiqués, les voeux et les festivités qui entourent ce rituel jouent pourtant un rôle important pour les femmes sur le plan social et religieux. La tombe des saints sert ainsi de refuge et de consolation à des femmes accablées par les exigences et les tensions inhérentes au rôle qu’elles doivent assumer aux yeux de leur famille et de la société. Comme l’expliquait Fatima Mernissi, “dans une société patriarcale telle que la nôtre, ce que les femmes cherchent à travers la médiation du saint, c’est une plus grande part de pouvoir et de capacité de décision”. En effet, les principaux domaines qui leur garantissent une maîtrise presque totale sont ceux de la reproduction et de la sexualité, points centraux de la définition du rôle des femmes dans n’importe quel système patriarcal. La relation des femmes et des saints est donc clairement un acte de recherche de pouvoir. Une quête qui se voit confirmée “par l’existence de femmes-saintes qui occupent une place prééminente et dont la spécialité est de résoudre les problèmes de sexualité et de fécondité, endossant ainsi un pouvoir phallique et inversant les rapports patriarcaux traditionnels en donnant un pénis aux hommes souffrant de troubles sexuels”, expliquait Fatima Mernissi. Par ailleurs, ces femmes en souffrance forment le voeu de retrouver un équilibre heureux entre elles et leur entourage,d’être acceptées par un système qui les rejette et de retrouver leurs droits.

LES FEMMES SAINTES, DES SYMBOLES DE LIBERTÉ

Lorsqu’elles sont reconnues comme saintes, autrement dit lorsqu’elles ont atteint le même degré de perfection humaine que les hommes, les femmes sont investies des mêmes pouvoirs, bénéficient des mêmes honneurs et accèdent au même niveau de savoir initiatique. Si certaines, sous le coup d’une pulsion religieuse, sont ainsi appelées à poursuivre une vocation exceptionnelle qui les mènera à briser leurs carcans et à tourner le dos à leur rôle habituel au sein de la société, d’autres femmes sont parvenues à combiner spiritualité et préoccupations quotidiennes d’épouse et de mère. Mais de manière générale, si les saintes maghrébines sont mariées, la plupart abandonnent leur famille dès qu’elles se sentent touchées par la grâce divine. N’étant plus emprisonnées par les tabous qui entravent les femmes ordinaires, elles sont donc souvent assimilées, dans les traditions locales, à des prostituées. Ne respectant plus la traditionnelle division des sexes inhérente au monde musulman, qui exclut les femmes du pouvoir religieux et politique, ces femmes, à la fois craintes ou aimées, sont sollicitées aussi bien par des hommes que par des femmes en difficulté, pour leur capacité à entrer en contact avec le monde invisible devenant ainsi des intermédiaires entre les Hommes et Dieu.Dans les luttes que des réformateurs maghrébins ont menées contre le mysticisme à différentes périodes de l’Histoire,ces femmes sont devenues des cibles privilégiées. Accusées de développer des pratiques illicites, d’encourager les hommes à la débauche dans les lieux de pèlerinage, de pervertir l’esprit de l’islam,elles ont un statut ambigu dans la mesure où elles oscillent entre les catégories duf éminin et du masculin, de l’humain et du divin, de l’impur et du pur

Entretien avec Mustapha Akhmiss, anthropologue

D’où vient l’engouement des marocains pour les saints et les marabouts?

Le Maroc est profondément marqué par la culture populaire. Ces saints, considérés comme des personnes extraordinaires, ont depuis longtemps été idéalisés et vénérés par une large catégorie de marocains. Selon les mentalités populaires, ces saints bénéficient de qualités exceptionnelles et de dons surnaturels leur permettant une certaine proximité avec Dieu. Ils ont par conséquent le pouvoir de guérir des maux, exhausser des vœux ou même demander au tout-puissant d’aider ces pauvres fidèles. Donc, en reconnaissance aux services rendus, on a fini par construire un mausolée autour de leurs tombes afin que les gens puissent les visiter, et par conséquent, leur demander de les aider. Il s’agit là d’une pratique ancienne qui se transmet de génération en génération.

Comment expliquez-vous qu’en terre musulmane, ce genre de pratiques existe encore ?

Même si ces pratiques sont largement contestées par les pouvoirs religieux, on ne peut l’interdire car le Maroc a toujours été le berceau d’un islam populaire. Avec l’arrivée de l’islam, les pratiques anciennes, pratiqués par les berbères, n’ont pas pu disparaitre. Du coup, le Maroc a toujours été à mi-chemin entre la religion et la culture populaire d’autrefois car on ne peut guère ignorer la pression des gens  avides desdites pratiques. Mais vous savez, ce n’est pas le cas dans le reste du monde. Par exemple, les Sunnites réprouvent le culte des saints et ne tolèrent absolument pas les pratiques et rites qui lui sont assimilés. Par contre, les Chiites reconnaissent la présence des saints et leurs consacrent même un certain nombre d’événements dans l’année. Le Maroc, même s’il est sunnite, sort du lot car il reste profondément marqué par ses origines berbères.

A votre avis, quel est le rôle joué par la femme dans le mysticisme?

Au Maroc, il y a un nombre considérable de saintes que l’histoire et les différents chercheurs ont choisi d’ignorer. Leurs histoires sont d’ailleurs aussi intéressantes que celles des hommes. Pourtant, les femmes ont joué un rôle important dans le mysticisme. En islam, celles-ci n’ont pas accès au pouvoir religieux. Elles ne peuvent par exemple pas être juges, ni imams, ni adouls (notaires traditionnels NDLR). Du coup, elles se sont redirigées vers la mystique grâce à quoi elles ont pu acquérir un pouvoir religieux. Je m’apprête d’ailleurs à publier le livre « Rites et secrets des saintes au Maroc : la sainteté au féminin » où je fais la synthèse de tout ce que j’ai découvert en sillonnant le Maroc. Dans les écrits et les ouvrages que j’ai eu l’occasion de lire, je suis toujours resté sur ma faim car on faisait très rarement référence aux femmes saintes qui ont marqué l’histoire du Maroc. Dans mon livre, je reviens donc sur les histoires légendaires de lalla taja, Lalla Aicha Al Bahria, Lalla Mennana et bien d’autres.

Les femmes ont-elles un rapport particulier avec les marabouts?

Oui en effet, on peut dire que les femmes sont beaucoup plus portées sur ce genre de pratiques que les hommes. Dans certaines régions du Maroc, les femmes qui ne sortaient jamais de chez elles étaient autorisées à se recueillir sur la tombe d’un Shrif ou même de passer la nuit dans son marabout. Cette pratique représentait donc une sorte d’échappatoire à sa vie usuelle de femme au foyer et de mère de famille. Là-bas, elle retrouvait d’autres femmes avec qui elle pouvait converser, dans un lieu tranquille et parfois même agréable. Elle pouvait enfin être libre, le temps de quelques heures.

Par Zineb Ibnouzahir Lahlou et Basma El Hijri (Femmes du Maroc)

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