Femmes du jihad : alias les mères des futurs «lions de l’islam»

Le 16 mai 2003, Casablanca était victime d’attentats et porte le deuil depuis d’une quarantaine de morts. A l’époque, on craignait Al Qaeda et Ben Laden, qui depuis ont été supplanté par Daesh et ses fous sanguinaires. Jusque là, rien de bien nouveau dans le mode opératoire… A l’exception près qu’aujourd’hui, les femmes jouent un rôle important dans la propagation d’une doctrine extrémiste. La mort de Hasna Ait Boulahcen dans le raid mené à Seine Saint Denis a ainsi relancé le débat sur la question des femmes jihadistes. Qui sont celles qui rejoignent les rangs de Daesh ? Qu’espèrent-t-elles ? A quoi rêvent-elles ?

Chaque jour, deux à trois personnes quitteraient le territoire français pour aller mener une guerre sainte en Syrie. Parmi ces candidats aux jihad, il y a aussi un grand nombre de femmes. Parfois très jeunes, à peine âgées de 14 ans, elles quittent leur foyer du jour au lendemain, sans crier gare, sans explications pour leurs familles. Parfois les proches ont droit à une lettre comme dans le cas de cette famille du Val d’Oise dont l’adolescente de 14 ans a gagné la Syrie. Elle y dit partir «pour le pays où l’on n’est pas empêché de suivre sa religion»… Le genre d’explications qui suscite l’incompréhension dans les familles où la religion n’occupe pas le premier plan.

Mais la France n’est pas le seul pays touché par cette vague de départ vers le jihad. D’avis d’experts, l’Europe est tout aussi touchée que les Etats-Unis et l’Australie, avec tout de même une prédominance de ce phénomène au Royame Uni, pays où les femmes seraient les plus convaincues par l’idéologie jihadiste.

Si on estime aujourd’hui à 10% le nombre de femmes parties faire le jihad en Syrie, David Thompson, journaliste pour RFI et France 24, et auteur d’une enquête publiée en mars dernier Les Français jihadistes, estime leur nombre sur place à 100-150 femmes et enfants français.

 

La conversion par le mariage

D’après David Thompson, ces femmes ne peuvent rejoindre les rangs de Daesh qu’à travers le mariage. « Trois scénarios sont possibles » explique le journaliste dans une interview accordée au Figaro. « Il y a celles qui obtiennent une promesse de mariage d’un djihadiste français qui est déjà sur place. La plupart du temps, ça se fait sur Skype ou via les réseaux sociaux. Elles partent seules mais retrouvent leur mari sur place. Une fois qu’elles sont arrivées, leurs futurs époux appellent la famille restée en France et demandent l’autorisation de mariage au père. » Mais dans la cas où ce dernier refuse, sa légitimité se retrouve contestée par les djihadistes qui le classent alors parmi les mécréants et s’épargnent ainsi le besoin d’obtenir son accord. Deuxième cas de figure, celui des femmes déjà mariées avec un djihadiste qui partent rejoindre leur époux avec les enfants en Syrie. Enfin, il faut aussi compter sur celles qui se marient sur le sol français dans le but de partir en Syrie.

Le recrutement

Enrôler ces jeunes filles ou femmes s’avère être un jeu d’enfant pour les recruteurs du groupe terroriste. Il suffit d’une connexion et le tour est joué !

C’est ainsi essentiellement via les réseaux sociaux, notamment Facebook, ou via Skype, que s’échangent des textes religieux et des vidéos, avant de passer à l’étape des conseils et des encouragements pour sauter le pas et rejoindre le jihad. Mais qu’est ce que ces jihadistes peuvent-ils bien promettre d’autre que le mariage pour convaincre ces femmes? D’après les experts, il y aurait un réel effet de fascination face aux textes de grands djihadistes, aux vidéos qui expliquent pourquoi elles doivent absolument partir en Syrie. « Une fois là-bas, elles pensent qu’elles pourront bénéficier des faveurs du martyr. Elles croient que leur mari, mort au combat, pourra les faire entrer au paradis. » explique David Thompson.

Selon lui, les femmes installées en Syrie jouent également un rôle d’entremetteuses, de facilitatrices entre celles qui sont en France et les djihadistes sur place. Elles se servent ainsi de Facebook pour poster des petites annonces de promesses de mariage. On se méfie moins entre femmes… Mais pourquoi ne pas épouser de Syrienne et prendre ainsi la peine de faire venir des femmes d’ailleurs ? Il faut croire que la réponse se trouve dans la barrière que constitue la différence de langue. Ainsi, du côté des jihadistes français, rares sont ceux qui parlent l’arabe. Une méconnaissance de la langue qui les empêche de se rapprocher des Syriennes. Leur but, « constituer une communauté française en Syrie » explique le journaliste.

 

Les raisons de leur enrôlement

Si l’écrasante majorité des femmes part dans l’idée de rejoindre leur mari, en amenant souvent leurs enfants, les motivations d’autres jihadistes s’avèrent plus complexes. Trois profils principaux se dégagent d’après le sociologue franco-iranien Farhad Khosrokhavar, directeur de recherches à l’Ecole des hautes études en sciences sociales.

La majorité des converties sont des jeunes filles issues des classes moyennes à qui l’on fait miroiter une fausse idée de l’engagement humanitaire. Vulnérables et naïves, elles sont persuadées de la noblesse de leur engagement et de l’importance de leur implication dans la lutte contre le régime sanguinaire de Bachar al-Assad.

Viennent ensuite les jeunes filles originaires de quartiers sensibles et dont Hayat Boumeddiene, la compagne de Amedy Coulibaly, l’auteur de la prise d’otage de l’Hyper Casher à Paris, est le plus bel exemple. « Entraînées dans la démarche de leurs proches, elles trouvent dans le départ un idéal de vie qu’elles imaginent aux antipodes de celle menée jusqu’ici » explique Farhad Khosrokhavar, le sociologue. « Elles partent avec l’idée de ne jamais revenir. » Sans compter qu’elles sont attirées par une vision romantique et fantasmée de la guerre et du mariage jihadiste. En cet homme, elles voient un guerrier viril, une figure patriarcale qui les rassure et les protège.

Dans les deux cas, ce sont en général, des jeunes femmes occidentales, de bonnes élèves, sans problème apparent, qui ont grandi dans un entourage non pratiquant mais qui vraisemblablement un problème identitaire.

Enfin, le plus complexe de ces groupes de jihadistes féminines est composé par les femmes qui souhaitent prendre les armes. D’avis d’experts, celles-ci seraient obnubilées par des figures de guerrières comme Fatiha Mejjati, la Veuve noire de Daesh, ou la Belge Muriel Degauque, première Européenne à avoir perpétré, en 2005, un attentat suicide au nom de l’islam à Bagdad. Toutefois, la vision de Daesh n’incluant pas l’égalité des sexes, celles qui aspirent à prendre les armes au même titre que les hommes ne sont pas majoritaires.

Le rôle des femmes de Daesh

L’engagement des femmes dans le jihad ne constitue en aucun cas un exemple d’égalité des sexes, loin de là. Elles n’occupent ni poste important, et n’endossent aucune responsabilité, mise à part celle d’élever leurs enfants. D’ailleurs, la fonction même de kamikaze ne leur est pas accordée.
« Sur place, elles sont souvent cantonnées à des tâches subalternes, comme l’éducation des enfants, la cuisine… Elles sont regroupées dans les mêmes endroits, entre femmes francophones, à cause de leur mauvais niveau d’arabe » explique le consultant Romain Caillet, spécialiste des filières syriennes

Outre l’entrainement de trois semaines qu’elles suivent une fois arrivées pour apprendre le maniement des armes dans le but de se défendre, et non de se battre, elles s’occupent au quotidien de leur mari et de leurs enfants.

Toutefois, leur rôle d’apparence subalterne ne doit pas pour autant être minimisé. Bien au contraire. Elles sont celles qui « élèvent les futurs lions de l’Islam dans l’amour du djihad» comme aiment à le répéter les jihadistes. Elles sont actrices à part entière de cette construction idéologique et font non seulement elles font partie du réseau, mais contribuent à le forger, dans leur rôle d’épouse mais surtout de mère de la première génération de l’État islamique.

Elles sont un moyen de construire un foyer, et par la même, de poser les fondements d’une société durable, pérenne.
La conversion par le viol

L’idéologie perverse de Daesh et le détournement de l’islam à des fins criminelles n’ont décidément pas de limite. Après avoir instauré un commerce d’esclaves sexuelles vendues pour le prix d’un paquet de cigarettes et exécuté des femmes qui refusaient d’avoir des relations sexuelles avec des combattants, le pseudo-Etat islamique encourage ses jihadistes à violer les femmes en bandes organisées. Le leader du groupe terroriste, Abu Bakr Al Baghdadi, a décrété qu’une femme violée par au moins 10 combattants différents devenait automatiquement musulmane. La plupart de ces femmes sont des Yézidies, un groupe non musulman d’Irak. Nour, l’une d’elles, a révélé qu’un jihadiste fou avait brandi la lettre du chef de Daesh qui circule en ce moment, avant de la violer et de « céder » la jeune femme à onze de ses amis qui ont fait de même au nom de leur idéologie perverse. Les experts pensent qu’en réalité, Daesh est entré dans une surenchère désespérée pour satisfaire des combattants de plus en plus sceptiques durant une phase critique. En effet, les attaques russes font des dégâts dans les rangs et les difficultés financières amputent les soldes des combattants. Résultat : nombre de jeunes qui rejoignent les rangs des guerriers mercenaires le font davantage pour le sexe que pour une pseudo guerre sainte.

Quand l’heure des désillusions sonnent

Dans le califat établi par le pseudo-Etat islamique, la propagande est soigneusement orchestrée. Pourtant, sur Twitter, les recrues occidentales, surtout les femmes, se plaignent du manque de confort, de leurs difficultés à d’intégrer, des rapports entre hommes et femmes ou de tensions avec les locaux. Le Middle East Media Research Institute (MEMRI) a fait l’inventaire des critiques émises via Twitter, rapidement censurées par Daesh. Première difficulté, la nourriture « dégoûtante ». Un Belge écrit : « Quand je suis arrivé, je leur ai tout de suite dit que je n’aimais pas la cuisine arabe. Ils m’ont forcé à manger un plat appelé « bacha ». Répugnant ». Green Bird Of Dabiq, une djihadiste russe, évoque le café imbuvable : « Quelquefois le Starbucks me manque. » Certaines font part de la difficile cohabitation entre Occidentales et Syriennes. « Si j’entends encore une muhajira occidentale critiquer les sœurs arabes, je vais perdre la tête. Si vous n’aimiez pas la culture arabe, vous n’auriez pas du venir. Vous risquez d’annuler votre hijra », poursuit la Russe. Une Britannique appelée Oum Rayan se plaint d’une Syrienne qui la critique, elle et sa sœur australienne, en pensant qu’elles ne parlent pas l’arabe. D’autres évoquent le manque d’hygiène et le manque d’éducation des Syriens. Les Occidentales se plaignent aussi des standards de beauté dans la région. Une future djihadiste demande sur Twitter si elle peut se faire coiffer avant de partir en Syrie. Une femme déjà sur le terrain lui conseille de ne pas fréquenter les salons de beauté syriens car « leur style ici est n’est pas joli et leur maquillage les fait ressembler à des clowns. »

 

 

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