Lalla Essaydi, de l’autre côté du miroir

Les femmes que photographie Lalla Essaydi sont enveloppées dans de la gaze,
recouvertes d’une calligraphie tracée au henné ou revêtues de caftans dont les
motifs les confondent dans le paysage… Des femmes du Maroc qui brisent la loi
du silence et s’affranchissent des stéréotypes

A travers votre oeuvre, vous remettez en question l’image de la femme véhiculée par l’imaginaire orientaliste du XIXème siècle. Qu’est-ce qui vous heurte le plus dans cette figuration de la femme ?
Lalla Essaydi : J’aimerais que le public prenne conscience que l’orientalisme est une projection des fantasmes sexuels des artistes occidentaux, et que c’est une tradition voyeuriste. Cependant, il est important de préciser que ma relation avec la tradition orientaliste est compliquée. En effet, je suis capable d’apprécier la beauté que les peintres occidentaux ont décelée au Maroc, en Egypte et dans d’autres pays arabes, et qu’ils ont d’ailleurs merveilleusement retranscrite. J’invite ainsi le public à apprécier l’authentique beauté de la culture dépeinte par ces artistes. Ce qu’ils ont découvert en accostant sur nos rives est
un monde d’une beauté exquise : l’architecture, les surfaces décorées, les tissus, les vêtements des femmes. … Ils ont comparé ce monde à leur culture si terne et modérée et ont été subjugués par tant de beauté. Mais je ne peux m’empêcher de grincer des dents en regardant le portrait déformé et dégradant qu’ils dressent du style de vie oriental et, de manière encore plus frappante, des femmes arabes. La vision orientaliste décrit une beauté dangereuse car elle leurre le public en lui faisant accepter le statut fantasmé d’esclave de la femme, qu’ils situent soit dans les harems soit dans les marchés d’esclaves. Dans un sens, je regrette que ces images avilissantes aient laissé de telles traces au sein même des sociétés dépeintes par ces artistes orientalistes. Mais d’un autre côté, je suis persuadée que nous avons tous la responsabilité de nous libérer des identités que l’on nous impose, que nous sommes tous responsables du regard que nous portons sur nous-mêmes.

“Les femmes du Maroc”, au début de votreoeuvre, sont drapées dans de la gaze. Pourquoiavoir choisi ce tissu ? A-t-il une symboliqueparticulière ?
Chaque élément de mon travail, qu’il relève de la photographie, de la peinture ou de l’installation est symbolique. J’utilise la gaze qu’on trouve dans les hôpitaux pour en couvrir les femmes de mes photographies. La nudité est recouverte par la gaze de la même manière que l’on panse une plaie. Par ailleurs, la gaze est légère, féminine, éthérée, aussi forte et élastique que la femme qu’elle recouvre. Concernant mes nouvelles photos, j’ai supprimé la nudité des peintures et j’ai créé des scènes domestiques réelles où les femmes arabes charment le public en décidant de la manière dont elles veulent être vues, mettant ainsi un terme à la tradition voyeuriste des orientalistes.

Dans “Harem”, troisième volet de votretriptyque, les femmes sont revêtues de caftans qui se fondent dans le décor. Pourquoi ce changement ?
Le caftan est en fait beaucoup plus approprié à ce troisième volet de mon travail photographique. Les images colorées et séduisantes que j’ai supprimées de mes deux premières séries “Converging territories” et “Les femmes du Maroc” sont de retour dans “Harem”. Elles ont pour but d’explorer, d’exposer et de se moquer de la peinture orientaliste. Dans “Harem”, les femmes sont si colorées qu’elles se dissolvent dans l’espace. Elles charment le spectateur, d’un air presque moqueur, comme pour les encourager à prendre au sérieux ce qu’ils voient. Les femmes dans ces photographies incarnent, mais confrontent également les complexités des traditions orientales et occidentales. Dans deux de ces photographies, l’assemblage des tuiles jaunes, noires et blanches évoque la peau d’un animal, celle d’un léopard. La femme, recouverte
de ces motifs, a une allure féline, légèrement dangereuse, et semble être complètement absorbée et engloutie par l’espace qui l’entoure. Elle est dans un sens, devenue la maison et l’espace privé du harem. Il faut savoir que le mot “harem” évoque plusieurs choses. Il signifie “le péché” en langue arabe, désigne à la fois un espace habité par les femmes et ces femmes elles-mêmes. Je me suis beaucoup intéressée à la limite très fine qui sépare ces différentes associations d’idées : le Harem en tant que péché, femme ou en tant qu’espace.

Que représente pour vous le caftan marocain?
En plus d’être un vêtement très élégant et très beau, il permet aussi de contester et de redéfinir le concept de mode, en sa qualité d’expression culturelle, politique et identitaire. Hormis le pouvoir politique qu’il confère à celui qui le porte, le caftan peut aussi exprimer le niveau de créativité artistique qui existait lors de sa conception. Par ailleurs la mode, en tant qu’identité nationale, pourrait être utilisée pour découvrir le développement des perceptions des femmes traditionnelles marocaines et pour comprendre leur impact sur la manière dont ces femmes marocaines sont considérées aujourd’hui.

A mon sens, la mode peut être un exutoire, une expression des plus profonds aspects de notre imagination ; et s’agissant du caftan, je suis une incurable romantique dans le sens byronique du terme, et considère que la mode peut nous guider vers le sublime.

Dans votre oeuvre, la calligraphie occupeune place importante et recouvre le corps dela femme, les murs, les sols… Est-ce vous quiécrivez tous ces textes et qu’écrivez-vous ?
Toutes les séries de mon travail photographique sont conçues comme un livre où les femmes deviennent des paragraphes, des chapitres, des pages. Tous les écrits sont autobiographiques et sont rédigés par moi-même. Je me suis toutefois faite aidée à quelques reprises par deux femmes, lorsque j’avais plus de deux sujets par photo. Ce travail d’écriture dure des heures et il faut savoir que tous les écrits doivent être faits le même jour que la prise de la photo. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle je demande de l’aide à d’autres femmes.

La calligraphie sur vos photos, n’est-ce pasune manière de donner la parole auxfemmes ?
Oui. Le voile de décoration et de dissimulation n’a pas été rejeté, mais a été au contraire parfaitement intégré en se voyant conférer le pouvoir d’expression de la calligraphie. Si c’est habituellement la calligraphie qui est associée au “sens” (et non pas à une simple décoration), par le biais de la photographie, c’est cette fois-ci le voile de henné qui améliore l’expressivité des images. Par ailleurs, l’art masculin de la calligraphie a été intégré dans un monde féminin dont il avait toujours été exclu. En choisissant plusieurs femmes comme sujets de mes photos, je mets fin au silence qui leur était imposé.

Ces femmes se “parlent” les unes aux autres à travers le langage de leur féminité et parlent aussi à la maison dans laquelle elles sont confinées. Ces images me permettent de suggérer la complexité de l’identité des femmes arabes telle que je l’ai toujours connue. Les femmes de mes photographies ne sont pas sexualisées comme dans la peinture orientaliste et sont beaucoup plus conscientes du public qui les observe. Par conséquent, elles contrôlent parfaitement la manière dont elles veulent être vues.

Que pensez-vous des femmes marocaines ?
L’identité des femmes marocaines-arabes est complexe et bien entendu individuelle. Les femmes arabes ne sont pas toutes oppressées, subjuguées ou déprimées comme le pensent les occidentaux. Leur vie, aussi bien que celles des autres, ne doit plus être définie par des stéréotypes. Vivre dans une culture qui repose sur des traditions anciennes et des structures hiérarchisées est très difficile. Mais les femmes marocaines-arabes font aussi preuve d’énormément de détermination, de créativité et d’humour pour faire face aux absurdités de la vie particulières à chaque culture. Peut-être qu’en invoquant le regard orientaliste des peintres occidentaux, mon travail convaincra les femmes occidentales d’adopter un esprit plus communautaire avec leurs homologues arabes , ainsi qu’un sens plus accru de leurs différences. En tant qu’artiste arabe vivant en occident, je bénéficie d’un point de vue qui me permet d’observer les empreintes culturelles communes et différentes à l’orient et à l’occident, et qui me permet aussi d’expérimenter un nouvel espace d’imagination, lequel inclurait une réalité propre aux femmes qui vivent entre deux mondes. La vérité est que les femmes marocaines arabes éprouvent aujourd’hui des difficultés avec les deux mondes, arabe et occidental. La même carapace orientaliste est projetée sur elles venant des deux directions. Elles sont à la fois considérées comme étant faibles et ayant besoin d’aide ou comme des femmes qui doivent être gardées sous contrôle. Dans les deux cas, elles sont définies par leur sexualité, laquelle se fait
menaçante pour les hommes arabes, et est considérée comme appelant à la possession dans le fantasme occidental. Ces photographies ont pour but de démentir ces projections de la femme arabe et j’espère qu’elles contribueront à les faire voir comme des présences puissantes, pleinement conscientes de leurs droits.

Vous qualifieriez-vous de féministe ?
Je n’aime ni les étiquettes ni le fait d’être placée dans une catégorie. Mais d’une manière plus générale – comme l’exploration de mon identité et mes réflexions sur mon travail le révèleront – les questions d’identité, particulièrement les empreintes qu’elles laissent sur le corps, ainsi que les formes perçues du corps, sont centrales dans mon projet artistique. Mon travail a impliqué une longue et très profonde exploration de ce qui constitue ma propre identité en tant qu’artiste, femme, marocaine, et personne vivant au XXIème siècle, pour qui un certain degré de nomadisme culturel (je vis maintenant en occident) est devenu dans un sens la norme. Sans oublier la quintessence de soi, qui ne peut être définie par aucune de ces catégories.
©Edwynn Houk gallery – New York et Tindouf Gallery – Marrakech.

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