Rita El Khayat : « la femme artiste dans le monde arabe »

Médecin psychiatre, psychanalyste et femme de lettres, Rita El Khayat analyse dans son ouvrage « la femme artiste dans le monde arabe » le rôle joué par la femme artiste arabe au fil des siècles. Entre  traditions et contraintes sociales, politiques et religieuses, elles parviennent à se libérer de leurs entraves pour exprimer leur art et passer le flambeau à de nouvelles générations de femmes artistes qui revendiquent aujourd’hui haut et fort leur puissance créatrice.

 

Qu’est-ce qui vous a motivé à écrire ce livre?

Je m’intéresse à l’art et à tout ce qui a trait au féminin, en faisant bien la distinction avec ce qui est féministe. Il était donc évident que je m’intéresse à la création chez la femme.

 

A qui cet ouvrage est-il destiné ?

A toute personne qui voudra bien l’ouvrir et le lire ! Je n’ai aucune illusion sur le nombre de gens qui lisent dans notre pays malheureusement, mais j’espère qu’il y aura des personnes qui ne se contenteront pas de regarder les images du livre et s’intéresseront au contenu.

Les gens lisent de moins en moins et peut-être faut-il arrêter d’écrire ? Il faut avoir été drogué  à la lecture dès l’enfance pour que ça reste une conduite de toute la vie. La lecture est aussi quelque chose qui nous ouvre à l’art car l’écriture est un art en soi. C’est l’art le plus difficile à pratiquer d’ailleurs et malheureusement, son initiation au Maroc est assez faible.

 Braver les interdits semble être une étape incontournable pour devenir une femme artiste. Pourquoi et d’après vous, est-ce toujours le cas ?

Oui et c’est le cas pour tous les artistes. Etre artiste c’est génial quand on est Shakira ou Madonna mais c’est sans compter les milliers de sacrifiés de l’histoire. Il y a les petits artistes, les moyens et les grands artistes. Ceux qui se font connaître ont généralement du talent, quant aux autres, ils passent à la trappe. Ils deviennent figurants ou chantent dans les chœurs. Ce sont des artistes non accomplis en quelque sorte, et ceux-ci me fascinent encore davantage que les autres.

 La figure de la femme artiste incarne à la fois la spiritualité, l’ésotérisme, le mystère et en même temps le mal et la débauche. Comment expliquez vous cette contradiction ?

C’est parce que justement le plus grand péché est toujours proche de la plus grande vertu. Psychologiquement, ils sont extrêmement liés.

 On en revient donc au péché originel ?

Je me méfie beaucoup de la figure d’Eve car je n’en connais pas la version islamique. Eve avait faim, elle a mangé la pomme, point. Je ne  vois pas le péché originel là-dedans.

 A vous lire, on en arrive à penser que la création est par essence féminine, du fait même que la femme crée en donnant la vie. La femme aurait-elle été dépossédée de son art par les hommes?

Elle n’a pas été dépossédée que de la création par les hommes, elle a été dépossédée de tout.  Quant au fait de faire des enfants, je ne pense pas que cela soit relatif à la création.  Ca, c’est un mythe consolateur ! Ce n’est pas vrai, car faire des enfants est un acte biologique de conservation de l’espèce. Dire que cela relève de la création est facile et implique que l’on cantonne la femme à cette création là. Le ventre des femmes a d’ailleurs appartenu à l’état et à la religion pendant très longtemps, la preuve, on ne peut pas avorter au Maroc…

 Vous émettez aussi l’hypothèse que les dessins retrouvés dans les cavernes préhistoriques auraient pu être réalisés par des femmes…

Je soutiens cette hypothèse, mais je ne suis pas paléontologue malheureusement. A l’époque préhistorique, il n’y a avait pas que des hommes des cavernes, il y a avait aussi des femmes. Dans mon livre, je parle notamment des dessins de mains retrouvés sur les parois et qui d’après moi, ne sont pas des mains d’hommes. Cette théorie implique donc qu’il y avait à cette époque une expression féminine.

 

On a l’impression que la femme artiste dans le monde arabe est aussi adulée que rejetée par les hommes orientaux. Comment expliquez vous cette relation d’amour haine ?

En Orient, toutes les femmes sont méprisées, il n’y a pas que les artistes ! Les femmes qui montent sur scène le sont davantage car elles sont des objets sexuels fantasmés et publics.

 Vous parlez des chikhates du Maroc et du fait qu’elles étaient considérées comme des femmes de mauvaise vie…

Oui effectivement, elles ne sont pas respectées et en particulier dans les campagnes où leur situation est terrible ! Il n’y a pas de liberté dans la paysannerie. Elles ont un autre rang et servent à autre chose, au divertissement.Elles évoluent dans des systèmes artistiques qui les contiennent et sont généralement mariées à des hommes de la troupe à moins qu’elles ne fassent  des enfants hors mariage qu’elles élèvent ensemble. C’est un bain social très particulier.

 

Et qu’en était-il du côté des villes ? Les femmes y pratiquaient-elles la musique ?

La musique arabo-andalouse est une musique citadine, mais à Rabat, par exemple, être une femme artiste était très mal vu. Les femmes de ma famille ne se rendaient jamais dans une maison où se produisaient une bilkir (accordéoniste) ou une chanteuse. C’était tabou. On jouait donc de la musique entre femmes avec el bnader, les daadou et on préparait entre femmes les musiques de cérémonies.

 

Vous expliquez aussi la fonction sacrée, religieuse et artistique de l’écriture arabe et l’appartenance de la calligraphie aux sciences occultes. Pourquoi les femmes en ont-elles été privées ?

La première chose a laquelle je pense est l’exemple de ma mère. Elle a été battue  à mort par sa famille à 7 ans car elle donnait son argent à son frère pour qu’il lui apprenne à lire et à écrire le français. Toute sa vie, elle a porté en elle cet énorme déficit. Il était donc interdit dans les sociétés islamiques d’alphabétiser les filles. Ainsi, toutes les femmes marocaines, avant l’arrivée des français et avant les écoles de type modernes ,étaient analphabètes, à l’exception de celles qui connaissaient des rudiments d’arabe pour réciter le coran et qu’on appelait les fkihates. A certaines jeunes filles, on apprenait donc à réciter le coran sans leur enseigner l’ alphabet et la lecture.

 Pensez vous que la femme arabe soit toujours considérée selon la vision fantasmée des peintres orientalistes ?

Oui, de plus en plus. Il y a aujourd’hui davantage de rapprochements entre les femmes arabes et les occidentaux. Ceux-ci leur attribuent des qualités érotiques que n’auraient pas les femmes occidentales : la chevelure, la couleur de peau, l’érotisme… Ils fantasment les femmes arabes comme ayant une sexualité beaucoup plus importante que les européennes.

 L’art que pratique les femmes d’aujourd’hui comme la tapisserie, la broderie, la dentellerie, est désigné sous le terme d’« artisanat ». N’est-ce pas quelque peu péjoratif ?

Oui, et quand on aura revalorisé tout ce qui est féminin, on aura aussi résolu ce problème.

Mais soit dit en passant, l’artisanat masculin lui aussi est déprécié. Les artisans sont méprisés bien qu’ils soient à l’origine de chefs d’œuvre absolus. Mais un objet devient noble quand il est suffisamment vieux pour entrer dans un musée. Cette attitude reflète le mépris des peuples traditionnels. La preuve, les femmes ne brodent plus en occident…

 A partir de quand l’aspect scandaleux de l’art au féminin s’est il atténué dans le monde arabe ? Quel en a été le déclencheur ?

A partir du cinéma égyptien qui a fait découvrir au grand public des danseuses et des chanteuses. Le monde arabe étant dans les années 20 et 30 en pleine progression vers la modernité, cette transition s’est très bien passée.  En revanche, les années 60 ont été marquées par le phénomène inverse. Ainsi, la chanteuse Chadia,  qui avait une très jolie voix s’est voilée et a disparu de la circulation…

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