Le désenclavement au service de l’émancipation de la femme rurale

 

Depuis 2004, bien des choses ont changé dans le quotidien des femmes marocaines. Mais entre les villes et les campagnes, le changement ne se concrétise pas de la même manière et les efforts déployés ne sont pas de la même nature. Car dans un Maroc à deux vitesses, oscillant entre urbanisation galopante et enclavement, faire appliquer les lois ne peut se faire sans répondre d’abord aux besoins des populations. Comment la Moudawana a-t-elle tracé son sillon dans le monde rural ? Comment défendre les droits des femmes quand la précarité est leur principal souci ?

 

“Comment espérer atteindre le progrès et la prospérité alors que les femmes, qui constituent la moitié de la société, voient leurs intérêts bafoués, sans tenir compte des droits par lesquels notre sainte religion les a mises sur un pied d’égalité avec les hommes, des droits qui correspondent à leur noble mission, leur rendant justice contre toute iniquité ou violence dont elles pourraient être victimes, alors même qu’elles ont atteint un niveau qui leur permet de rivaliser avec les hommes, que ce soit dans le domaine de la science ou de l’emploi ?” C’est en ces termes que s’exprimait le Roi Mohammed VI dans son tout premier discours, prononcé le 20 août 1999, vingt jours seulement après son intronisation.

Cette volonté royale nous a accompagnées toutes ces années et nous a autorisées à croire en des lendemains heureux en accédant à des postes clés, en brillant par nos compétences et en revendiquant nos droits. Ainsi, depuis maintenant dix ans, nous vivons sur ces acquis obtenus au prix d’efforts, d’implication et d’abnégation.

Mais comment faire connaître à la femme rurale ses droits quand elle est analphabète. Comment lui faire prendre en considération leur importance et convaincre son mari dans la foulée quand leur premier souci est de nourrir leur famille ? Comment parler de droits des femmes quand les droits de l’Homme sont un concept flou ? Comment accéder à ces populations rurales, les sensibiliser quand elles vivent dans des régions enclavées, sans route ni électricité ? Comment pérenniser ces actions quand les enfants ne sont pas scolarisés ou sont descolarisés? Autant de sujets, de questionnements inhérents à la question de la moudawana. Ainsi pour appliquer les droits des femmes, encore faut-il répondre aux besoins élémentaires des populations rurales.

Le désenclavement au service de l’émancipation

Le désenclavement, nous citadins, qui avons accès à tout, avons du mal à le concevoir, à le matérialiser. Qui dit village ou région enclavée, dit pas de route, mais des pistes, trop étroites et abruptes pour une voiture, mais uniquement praticables à dos d’âne ou de mulet. Qui dit enclavement, dit aussi des pistes impraticables par temps de pluie ou de grand froid. En de telles conditions de vue bien entendu l’électricité est un luxe auquel on ne pense même pas. Quant à l’eau, c’est une denrée rare qu’on fait des kilomètres pour aller puiser à la source. Et comme elle vient à manquer en temps de sécheresse, on rivalise d’ingéniosité pour la récolter, allant même jusqu’à tendre de grands filets pour récolter la brume du matin. Encore plus précieux que l’eau, il y a le bois, car dans les hauteurs enclavées, le froid est meurtrier quand on ne peut se réchauffer. Se nourrir et se chauffer, deux priorités qui passent avant toute chose et bien entendu, loin devant les droits des femmes.

Pour permettre aux services de l’état et aux associations de prêcher la bonne parole et de sensibiliser en matière de droits, il a donc fallu œuvrer d’arrache-pied pour rattacher ces populations au reste du pays.

Dans une interview accordée au journal Le Figaro en 2001, le Roi Mohammed VI annonçait la déjà sa vision stratégique. « Comment gérez-vous la dialectique entre démocratie et développement ? Comment surmontez-vous les contradictions entre votre volonté de modernisation et les réalités d’un monde rural en grande partie analphabète ? » demandait alors le rédacteur en chef. A cette question, le souverain répondait alors « La tradition et la modernisation peuvent très bien aller de pair. Je pense même que la modernisation peut aider à enraciner une certaine tradition. Voyez le Japon. Le tout est de trouver une formule adéquate pour le Maroc. La majorité des Marocains vivant en milieu rural, la modernité doit leur apporter des solutions sur place. Il ne faut pas qu’ils aillent chercher dans les villes le moyen de résoudre leurs problèmes. Vous savez, le Maroc fait face à un cycle historique de sécheresse quasi structurelle. Et, en dépit des drames que cela engendre, nous n’avons pas cédé à la fatalité. Nous continuons à progresser. Je voudrais vous citer deux chiffres. Entre 1990 et 2000, le nombre de villages ayant accès à l’électricité est de 15% à 45% et, pour l’eau potable, de 14% à 42%. »

 

Faisant suite au Programme National des Routes Rurales -PNRR1- lancé en 1995 et qui prenait fin en 2005, lequel avait permis la réalisation de 11 236 km sur la période, portant le taux d’accessibilité du monde rural à 54 %, le Roi Mohammed VI a ordonné le lancement du PNRR2 sur la période 2005-2012, avant de l’étendre à 2015. A la clé, la réalisation de 14 300 km à fin 2014 et le désenclavement de 3 millions d’habitants. Ces deux programmes ont ainsi permis la réalisation de plus de 25 500 km linéaires de routes rurales en deux décennies et porter le taux d’accessibilité à 80 %, contribuant à la réduction des disparités entre les provinces (sources conjonctures.info).

Le Programme d’Approvisionnement Groupé en Eau potable des populations Rurales (PAGER) a quant à lui permis de faire passer le taux d’accès des populations rurales à l’eau potable de seulement 14 % en 1994 à hauteur de 94 % en 2013. C’est donc 12,6 millions d’habitants qui ont pu bénéficié de ce programme. Objectif fixé à 2017 : 96,5 % de réussite. Même son de cloche du côté du Programme d’Electrification Rurale Global (PERG). De 18 % en 1995, le taux d’électrification est passé à 98,99 % en 2014 et on table sur un taux de 99,7 % à l’horizon 2017 (Source Conjonctures.info).

Ainsi en désenclavant par la construction de routes et par l’accessibilité à l’eau et à l’électricité, on a permis la mise en place de nombreux programmes vitaux en terme de développement économiques, sociaux et humains. C’est donc dans le sillage du désenclavement que sont nées les coopératives d’huile d’olive, d’huile d’argan et plus généralement des produits du terroir. Autres possibilités envisageables désormais, l’accès aux soins et à la scolarisation.

 

Dans cette même interview accordée par le souverain, celui-ci déclarait alors : « Développer les infrastructures, c’est d’abord amener l’eau et l’électricité. Revoir la politique agricole, c’est déterminer si la production marocaine doit être axée vers les céréales ou plutôt vers des produits agricoles à plus forte valeur ajoutée. Les centres d’alphabétisation ne doivent pas être ouverts dans les villes mais dans les campagnes : pour permettre aux jeunes filles d’avoir accès à l’éducation, pour permettre aux gens de s’ancrer chez eux, de développer leurs connaissances sur place et d’apporter quelque chose à leur milieu naturel. La tâche est immense et l’Etat n’a pas les moyens d’assumer seul toutes ces responsabilités. Il faut aussi que les ONG participent à cet effort. Notamment la Fondation Mohammed V que je préside et qui travaille beaucoup dans le domaine de l’éducation et de la lutte contre l’analphabétisme. »

 

Le développement humain, le socle des droits des femmes

Le désenclavement entamé, il faut maintenant s’atteler à un autre chantier de taille, le développement humain. Ainsi, le Roi Mohammed VI entreprend-il de lancer, en 2005, une année après la mise en œuvre du nouveau code de la famille, l’Initiative Nationale du Développement Humain (INDH). C’est ainsi en s’appuyant sur ce programme que la sensibilisation aux droits des femmes pourra creuser son sillon au sein du monde rural et attendre les populations défavorisées. Désormais, les deux vont de paire : en luttant contre la pauvreté et l’exclusion, en s’attaquant aux déficits sociaux de base à l’instar de l’éducation et la santé, et en faisant la promotion des activités génératrices d’emplois et de revenus stables… on permet aux femmes de jouir de leurs droits. Et afin de bien faire le distinguo entre les besoins du rural et celle de l’urbain, la Stratégie Nationale de Développement Rural (SNDR) a été mise en place. Le développement rural est ainsi abordé dans le respect d’un certain nombre de principes comme la participation des acteurs locaux, la territorialisation et l’intégration des actions de l’Etat.

En chiffres :

Entre 2005-2010, 5,2 millions de bénéficiaires ont pu bénéficier de la mise en œuvre de 22 000 projets et actions de développement, dont 3 700 activités génératrices de revenus, pour un investissement global de 14,1 milliards de dirhams dont une contribution de l’INDH de l’ordre de 8,4 milliards de dirhams. Le programme de lutte contre la pauvreté en milieu rural a concerné une grande partie des projets déployés. Entre 2011-2015, 4 millions de personnes ont bénéficié de plus de 18 000 projets et 4 300 activités génératrices de revenus ont été créées (source : conjonctures.info).

L’alphabétisation

En terme d’alphabétisation, le Maroc revient de très loin. Dans les années1960, le taux d’analphabétisme culmine à 87%. Mais à partir des années 2000, la donne change. En 2003, le Roi Mohammed VI fait une annonce cruciale « … Partant de Notre souci de traiter, pour le vaincre, le phénomène de l’analphabétisme, Nous lui avons consacré, au niveau gouvernemental, un Secrétariat d’Etat qui s’attèle à l’élaboration d’une stratégie aux fins de combattre et d’éradiquer progressivement ce fléau qui empêche le Maroc de gagner les paris, ceux de s’inscrire dans le monde de la connaissance et de la communication, et rend la moitié de ses habitants tels des détenus qui croupissent dans l’ignorance et l’illettrisme.  » Le 27 Mai 2003, un vaste programme d’alphabétisation de masse “MASSIRAT ANNOUR “ est lancé pour toucher 1.000.000 de personnes. Le programme de lutte contre l’analphabétisme est mis en place et porte aussitôt ses fruits : De 250 000 à 300 000 par an au début des années 2000, le nombre d’alphabétisés passe à 700 000 en 2006-2007, avant d’atteindre 735 000 sur la période 2011-2012. En 2004, le taux de Marocains ne sachant ni lire ni écrire était de 43% avant de passer à 30% en 2012.

L’analphabétisme touche le monde rural de plein fouet et concerne particulièrement la catégorie des 45 ans et plus. C’est donc main dans la main avec les ONG que la DLCA va développer sur impulsion du Roi Mohammed VI des programmes d’alphabétisation couplés à des programmes de post alphabétisation. Car pour sensibiliser les populations rurales à l’importance de l’alphabétisation, il est plus que nécessaire de lui adjoindre une insertion professionnelle et sociale. La nouvelle approche de l’alphabétisation vise l’élaboration de programmes spécifiques destinés à des populations cibles et bâtis autour de la vie socio-économique des apprenants. Ils doivent permettre aux bénéficiaires une prise de conscience agissante les conduisant à une insertion effective dans le processus de développement en passant par un apprentissage linguistique approprié et suffisamment adapté aux réalités locales propres à chaque groupe.

Ateliers de coupe couture, de broderie, de tissage, d’artisanat, formation à la gestion associative… autant de possibilités pour les femmes rurales de s’inscrire dans la vie économique du pays tout en s’instruisant. Et pour les acteurs associatifs qui oeuvrent sur le terrain, les cours d’alphabétisation deviennent un moyen de faire connaître aux femmes leurs droits en les initiant au code la famille. Les programmes d’alphabétisation auront ainsi bénéficié dans le monde rural à 655 478 personnes (dont 517 985 femmes) en 2006 et à 702 119 personnes (dont 587 088 femmes) en 2011.

L’alphabétisation est véritablement le fondement de l’émancipation des femmes. C’est sur cette base que celles-ci peuvent structurer une activité économique, être informée de leurs droits, et veiller à créer un environnement familial sain. Par ailleurs, le passage de flambeau de mère à fille, la pérennisation de l’éducation des filles se fait principalement par l’alphabétisation des mères. Selon la Fondation Zakoura Education qui œuvre sur le terrain, 100% des femmes ayant participé aux sessions d’alphabétisation se sont dit capables de suivre la scolarité de leurs enfants à l’issue du programme.

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