Bouthaina Azami, la messagère du silence

C’est dans son chaleureux appartement casablancais que me reçoit Bouthaina. Niché au cœur de l’un des quartiers les plus animés de la ville blanche, son petit cocon, qui lui tient lieu de retraite, est parsemé de toiles de sa propre création. Son « chez elle », c’est son antre, l’endroit où elle se retire loin du monde. La solitude ne semble pas avoir de prise sur elle. Au contraire, c’est en elle, et en ses longs silences, qu’elle se ressource et qu’elle peut enfin réfléchir à ce monde qui l’entoure et sur lequel elle ne peut écrire à moins de le contempler à distance. Bouthaina se dit d’ailleurs un peu « sauvage » et sa crinière féline, qu’elle porte fièrement, telle une couronne auréolant son visage aux traits doux, ondule en signe d’acquiescement. Quand je la retrouve à 9h30, elle n’a toujours pas dormi. A l’heure où la nuit enveloppe la ville, Bouthaina l’oiseau nocturne s’adonne à son métier de journaliste. Pour elle, le jour commence chaque vendredi de la semaine, car à la veille du week-end elle se permet 48 heures sans sommeil…

 

Au nom du père…

Quand on demande à Bouthaina de nous raconter sa vie en commençant par le commencement, on pourrait s’attendre à ce qu’elle évoque sa naissance à Tanger ou son enfance à Rabat, où elle passera ses 18 premières années, mais non… c’est son père qu’elle raconte. Je me rends compte alors que Bouthaina ne parlera jamais d’elle directement, mais toujours à travers son attachement à un être cher ou à travers ses livres. Une discrétion et une pudeur que je n’ose brusquer tant celles-ci semblent masquer une grande fragilité.

Au commencement de sa vie, il y a donc son père auquel elle voue une admiration rare. Un homme sensible, à l’enfance rude qui grandira sous l’autorité d’un père sévère, pieux et pour qui la religion rythme le quotidien. Enfant, il étudie de jour à la mission française et le soir à l’école coranique. De retour chez lui, il doit réciter ses sourates à son père et très vite, il en vient à connaître le livre sacré par cœur, aussi bien que la langue française d’ailleurs. Devenu adulte et père de quatre enfants, il peut enfin partager son amour de la vie, des lettres, de la langue, de la fragilité des choses avec une personne, sa fille Bouthaina. Elle est sa confidente, celle avec qui il parle en français. L’arabe est la langue attitrée de sa mère, que la petite fille devenue femme n’évoque qu’en filigranes. Elle aime la fragilité de son père, son innocence, la poésie qu’il décèle dans la contemplation d’une marguerite, et le bonheur qu’il lui transmet en chantant Becaud à tue-tête au volant de sa voiture. « Il avait cette aptitude à accueillir le monde avec générosité, tout en n’ayant pas eu d’enfance et d’amour » dit-elle de lui. Elle lui dédiera d’ailleurs un livre, « fiction d’un deuil », commencé de son vivant et interrompu par sa mort qui la rend aphasique. Un mutisme littéraire dont elle ne sortira que quelques années plus tard pour enfin achever ce livre.

L’inspiration

Son amour des lettres, elle le lui doit, elle en est sûre… « Il avait cette façon de parler sans jamais que la parole ne verse dans la gratuité. Son amour au monde se reflétait dans sa façon de parler. Ce monde, il en ressentait la souffrance mais en percevait la beauté. Il avait ce don. J’étais pendue à ses lèvres. Il avait cette façon de palper les mots de ses lèvres quand il les prononçait… j’y pense souvent. C’est ce qui m’a donné ce rapport physique à la langue, ce corps-à-corps. »

« Je me suis rendu compte plus tard que le livres que j’ai écrits tournaient beaucoup autour de ce que j’ai vécu avec mon père. Mon 3ème roman était un hommage que je lui rendais, à un moment où je sentais que le monde et les esprits se refermaient. Etrangement, plus on avait le sentiment d’un effacement des frontières à l’heure de la mondialisation, plus les gens se repliaient sur eux-mêmes, plus on avait tendance à revendiquer des sortes d’identités factices. Car quand on se radicalise, on oublie qui on est. » A contrario, le père de Bouthaina était un esprit libre qui accueillait tout. « Il avait cette mémoire de l’enfant qu’il n’avait pas pu être. Il préservait sa fraicheur, son innocence, et étrangement, la souffrance l’avait projeté dans une sorte d’innocence exacerbée. »

La bohême

A 18 ans, Bouthaina s’envole pour la Suisse. Elle, l’amoureuse des lettres ne pourra pas s’adonner à sa passion mais devra s’inscrire en école d’architecture à Genève comme le souhaitent ses parents, ou plutôt sa mère, qui ne conçoit pas que ses autres enfants épousent un cursus scientifique, mais pas Bouthaïna. L’architecture, c’est donc le compromis. A Genève, elle peine à trouver sa place dans une école où excellent des architectes en herbe alors qu’elle ne sait pas dessiner une coupe et n’arrive pas à imaginer et encore moins à reproduire l’intérieur d’un building.

Mais, elle sait parler, imaginer des histoires et à son grand étonnement, sa verve séduit les professeurs. Quand un jour un professeur leur demandera de dessiner quelque chose qui leur évoque leur enfance, alors que tous crayonnent des bâtiments emblématiques, Bouthaina la rêveuse dessine une femme en robe, tout droit sortie d’un roman de Balzac, se promenant une ombrelle à la main sur une plage. En découvrant son dessin placardé au mur aux côtés de ceux de se camarades, ceux-ci pouffent de rire, et elle se sent honteuse, illégitime et si admirative de leurs talents. Pourtant, quand arrive le moment d’expliquer ce dessin, elle s’emporte dans une telle envolée lyrique que le professeur ne retiendra que son dessin. A la fin de l’année scolaire, l’école insistera même pour qu’elle rende son mémoire et poursuive ses études mais lucide, elle n’en fera rien. « Vous savez très bien que je ne suis pas faite pour cela » leur répondra-t-elle du haut de son humilité.

Quand elle quitte l’école d’architecture, ses parents n’en sauront rien, car elle a fait le choix de les mettre sur le fait accompli pour pouvoir mener sa vie comme elle l’entend. Ils ne sauront rien non plus dans un premier temps de ce petit ami qu’elle rencontre dans cette même école et avec qui elle donnera naissance deux ans plus tard, à Samia, leur fille. « J’ai le souvenir d’une période belle, légère » se remémore-t-elle.

Quand le verbe jaillit…

Sa vie de jeune maman, elle la passera sur les bancs de la Fac, elle qui adore étudier. Après l’architecture, elle suivra une formation de psychologie et de sciences de l’éducation avant de rejoindre Sciences Po puis enfin, de poursuivre des études littéraires. Son premier livre sera d’ailleurs écrit dans l’intermède et c’est à Genève que naîtra et foisonnera son œuvre. Cette ville de tous les passages, qui rassemble tant de communautés différentes, où trouvent refuge des migrants ayant fui leurs pays d’origine. Genève l’inspire, l’interpelle, la bouleverse… Calme d’apparence mais réceptacle de tant de douleurs du monde… De quoi nourrir cette âme si sensible aux souffrances silencieuses. Ces silences, on les retrouve d’ailleurs dans ses livres. Ils sont omniprésents, criants de vérité… Pour cette poétesse et auteur, la vérité est souvent cachée, tue et son devoir est d’aller à sa recherche, de la faire rejaillir, de ne pas tomber dans le piège d’un visage souriant mais de savoir voir au-delà…

Pour elle, « le silence est un souffle qui a sa propre musicalité, son propre tempo. » Dans « le Café des faits divers », ce sont d’ailleurs les silences qui réunissent ses personnages. « Ils se devinent. Dans chaque histoire vécue, il y a un évènement dramatique, mais qui demeure secondaire. Ce qu’on l’on suit, c’est la façon dont ça vibre en chacun de ces personnages. »

L’écriture, ce corps-à-corps douloureux

« J’écrivais la nuit, et la journée je travaillais, j’étudiais. » Une période difficile à vivre pour son entourage car quand elle écrit, Bouthaina entre dans un état proche de la transe, au point d’en tomber malade. Alors les écrivains qui parlent de jouissance, non, elle ne les comprend décidément pas. Pour elle, l’écriture est un souffle, qui si elle ne le délivre pas, l’asphyxie. « Il y a quelque chose qui relève de l’urgence dans le fait d’écrire »,  explique-t-elle et de poursuivre, « je ne suis plus si je suis en dehors ou trop en dedans. En tout cas, je ne suis plus complètement à moi-même. »

C’est parce que pour elle l’écriture est de l’ordre du sensitif, de l’instinctif, et qu’elle se laisse traverser par les choses que Bouthaina sait qu’elle ne parviendra pas à finir son dernier livre tant qu’elle vivra au Maroc. Car ici, les urgences humaines l’accaparent, vampirisent son énergie créatrice, rendent tout le reste dérisoire…

De l’importance de la mémoire collective

Journaliste, Bouthaina prend les choses très à cœur et pour elle, un fait divers n’est pas qu’un simple fait divers. C’est le reflet d’un drame social qui se joue. Agressions sexuelles, exclus en tous genres, lacunes du système éducatif… Autant de sujets qui l’interpellent et l’inquiètent, au même titre que « les esprits qui se referment de façon affolante ». « Quand les gens se braquent dans leurs certitudes, ces certitudes deviennent forcément des idéologies. Même la liberté d’expression devient une idéologie qui revendique de pouvoir tout se permettre au risque de blesser. »

Bouthaina souffre de voir ce Maroc qu’elle aime, ce pays qui s’est toujours inscrit dans l’évidence d’une singularité purement rattachée à sa diversité, lutter aujourd’hui pour imposer un vivre ensemble. Le débat sur les langues vernaculaires, l’arabisation de la société sont autant de phénomènes qui ne font pas partie de l’essence même du Maroc. « Nous suivons des modèles qui ne sont pas les nôtres », clame-t-elle. Et que dire de la colonisation, cette période que l’on tente d’effacer à tout prix alors même qu’elle fait partie intégrante de notre histoire. « Certes, ce n’est pas une tranche d’histoire positive mais il faut tout de même l’assumer. On ne peut pas nier toute une génération née de la colonisation. Le faire revient à nier notre propre histoire, à mettre en souffrance la perception identitaire. » Renier cela est pour elle une trahison de l’histoire, une négation aussi de ces écrivains marocains qui nourrissaient une pensée critique extrêmement fertile et critique autour de la langue française, laquelle n’est finalement qu’un outil. « L’identité n’est pas liée à la langue. » conclut-elle.

Il est là justement le rôle des écrivains et des poètes, réconcilier le peuple avec son histoire. Bouthaina cite avec amour les écrivains antillais, qui à ses yeux sont les derniers à avoir prouvé que la poésie peut avoir un effet sociétal. Malgré le fait que leurs écrits ne soient pas accessibles à tous, ceux-ci s’exprimaient régulièrement en public, étaient proches du peuple, à l’instar d’Aimé Césaire, ce grand homme qui insistait sur l’importance de revisiter la blessure de l’esclavage pour pouvoir avancer. « Les Antillais disent de Césaire : il nous a redonné notre dignité, il nous a rendu à nous-mêmes. Maintenant on marche la tête haute. » Un grand homme que ce poète, au point que Bouthaina n’en tenant plus de le rencontrer s’envolera un jour de Genève pour les Antilles… tout simplement pour le remercier de ce qu’il avait apporté au monde. Alors qu’elle se retrouve face à lui, aveugle et presque sourd, il lui demandera de lui lire des passages de ce manuscrit qu’elle lui avait envoyé quelques mois auparavant, dont il se souvenait, qu’il avait gardé précieusement dans une armoire et qu’il avait même annoté de sa main… Bouthaina, assise à ses côtés, lui chuchota alors à l’oreille ses mots et ses silences et c’est les larmes aux yeux qu’elle l’entendit lui dire, « merci Bouthaina, pour ce monde que vous m’avez apporté. J’aurais tant aimé pouvoir le connaître et l’écrire.»

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