Reportage : Etre veuve au Maroc

Au-delà du chagrin provoqué par la perte du conjoint, la détresse et la précarité s’associent au deuil pour devenir le quotidien d’une grande majorité de veuves marocaines.

 

Affairée dans la cuisine de la grande villa où elle travaille en tant que femme de ménage, Rachida, 54 ans, affiche un sourire un peu gêné tout en continuant de vaquer à ses occupations de manière empressée. Elle ne sait pas comment raconter cet épisode sombre de sa vie. Elle finit par s’asseoir sur un tabouret, son torchon à la main, prend sa respiration et se confie enfin d’un air résigné: « Mon mari est mort il y a trois ans et demi d’un cancer du poumon. Il avait 56 ans».

Ce mari disparu, longtemps craint et détesté par sa femme en raison de sa violence, n’a rien laissé derrière lui à sa mort. « Cela n’a pas changé grand-chose à ma situation financière car je ne comptais plus sur lui depuis longtemps déjà. Aujourd’hui, je vis seule avec ma fille qui a 19 ans. Je veux absolument qu’elle poursuive ses études et j’ai bien l’intention de continuer à travailler le temps qu’il faudra pour qu’elle puisse aller au bout de ses ambitions.» explique-t-elle.

Si Rachida, comme beaucoup d’autres femmes, n’a pu compter sur l’aide de personne à la mort de son conjoint, il existe cependant des cellules de soutien aux femmes en détresse et notamment l’association Mouassat. Basée à Mohammedia, Mouassat est la seule association marocaine qui se consacre exclusivement au soutien des veuves en leur fournissant une aide administrative, matérielle et psychologique. Selon Malika El Fad, Présidente fondatrice de Mouassat, la condition des veuves marocaines soulève de nombreux problèmes de société. « Aujourd’hui, il est plus que nécessaire de sensibiliser les décideurs » explique-t-elle. Et pour cause, la perte d’un époux dans les couches sociales les plus démunies s’ensuit incontestablement par une série de drames touchant l’ensemble de la famille.

Deux facteurs s’avèrent alors être déterminants face à l’épreuve du deuil, l’âge de la veuve et sa condition sociale.

Certes, il arrive dans certains cas, que l’épouse et mère de famille échappe à la vie précaire qu’entraîne bien souvent le deuil dans son sillage, grâce à un héritage suffisamment important pour la mettre, elle et ses enfants, à l’abri du besoin. Certaines d’entre elles n’hésitent d’ailleurs pas à mettre leur expérience douloureuse à profit en intégrant des associations de soutien, non pas pour y être assistées mais pour être à l’écoute et aider d’autres femmes n’ayant pas de moyens financiers. « Leur présence et leur aide nous sont très précieuses » confie Malika El Fad.

L’affaire se complique toutefois dans le cas d’une veuve d’un certain âge, dont les enfants sont déjà adultes et mariés, autrement dit, une femme entourée par ses enfants et pas vraiment dans le besoin. Selon la militante, 50% de ces femmes nécessitent une aide médicale car à leur âge avancé, il n’est pas rare qu’elles souffrent de maladies chroniques comme le diabète. Leurs enfants qui ont eux-mêmes une famille à nourrir ne peuvent assumer financièrement les soins couteux qu’entrainent de telles maladies. « C’est là que nous intervenons » précise Mme El Fad, car si l’association ne peut prendre en charge ces soins, elle les oriente vers d’autres structures qui pourront leur venir en aide d’un point de vue médical. Par ailleurs, bien qu’entourées, ces femmes souffrent tout de même de solitude suite à la disparition de leur conjoint. « Nous leur apportons alors un soutien psychologique, leur offrons des occasions de s’exprimer lors de réunions mais également de se divertir au cours de soirées que nous organisons pour elles. » poursuit la présidente de Mouassat.

Ce soutien psychologique et médical n’a pas été nécessaire pour Aïcha, l’exception qui confirme la règle. A 64 ans, la coquette vieille femme déborde d’énergie. Son histoire ? Elle n’a aucun mal à en parler, au contraire. C’est en affichant un petit sourire complice qu’elle raconte : « Mon mari est mort il y a 12 ans des suites du diabète. Il avait alors 62 ans et j’en avais 52. Il consultait un médecin depuis quelques temps déjà et bien que celui-ci ne cessait de le mettre en garde, lui conseillant de suivre un régime, il n’en faisait qu’à sa tête. Les pâtisseries, le thé à la menthe…il ne voulait pas se passer de tout ça. Le jour de sa mort, rien ne laissait présager que la fin approchait. Il est rentré vers 22h à la maison, il a dîné, regardé la télévision, et il est parti se coucher. A 6heures du matin, il m’a réveillée car il avait soif. J’ai tout de suite su en le voyant qu’il était en train de nous quitter. J’ai réveillé mes enfants et nous l’avons veillé jusqu’à sa mort ». Mère au foyer, Aïcha s’est alors retrouvée seule pour élever sept enfants, avec pour héritage la maison familiale et un agrément de taxi qui lui rapporte 1200 dirhams par mois. « C’est suffisant pour vivre seule mais pas avec sept enfants dont certains vont encore à l’école. Comme je ne m’en sortais pas, ils ont décidé d’interrompre leurs études pour m’aider. Certains d’entre eux vivent aujourd’hui à l’étranger et ils m’envoient de l’argent. Les autres sont restés près de moi et m’aident du mieux qu’ils peuvent. »

Mais si certaines arrivent à survivre grâce à un héritage ou grâce à l’aide financière de leurs proches, il n’en va pas de même pour une grande majorité de veuves.

Car il existe une autre réalité…une réalité laide, douloureuse et qui ne se solde pas par un happy end. Il s’agit du quotidien d’une majorité silencieuse, celles de veuves en pleine détresse et vivant dans la misère. Aux habituelles inégalités sociales et économiques subies par ces femmes s’ajoute une troisième tare : le veuvage et son lot de drames. La perte du conjoint ne se limite pas contrairement à ce que l’on pourrait penser au chagrin causé par la perte d’un être cher. Véritable malédiction, le décès d’un époux entraîne, dans les couches sociales les plus démunies, c’est-à-dire dans la majorité des cas, de véritables fléaux pour lesquels la société peine à trouver remède.

Ainsi, la très large majorité des veuves soutenues par l’association Mouassat correspond à un profil type, à savoir une femme analphabète, mère au foyer, ayant le plus souvent plus de trois ou quatre enfants et dont le mari travaillait dans un secteur informel. Le jour où le mari de cette femme décède, toutes les portes se referment devant elle, et c’est une véritable descente aux enfers qui commence alors.

Aujourd’hui, ces femmes souvent jeunes, sont de plus en plus nombreuses à perdre leurs maris dans des morts violentes, et notamment dans des accidents de la route. C’est le cas de Fatima, dont le mari a perdu la vie, il y a à peine deux ans, fauché par une voiture alors qu’il traversait la chaussée. « Il m’a laissé avec deux enfants que je peine à élever. Je me suis réfugiée chez ma mère, qui vit dans un bidonville. Notre situation est plus que précaire et le peu d’argent dont je disposais a jusqu’à présent été englouti dans les procédures judiciaires entreprises pour tenter d’obtenir des indemnités. Jusqu’ à présent en vain… ».

Une situation des plus difficiles, et d’autant plus quand l’épouse en question était jusqu’alors mère au foyer. Dans ce cas de figure, celle-ci est contrainte de quitter son domicile pour travailler et devenir le plus souvent femme de ménage ou ouvrière. Ses enfants jusqu’alors protégés par elle, ne bénéficient donc plus d’aucune surveillance. Ayant beaucoup de mal à joindre les deux bouts avec un salaire précaire, cette mère va alors solliciter l’aide financière de ses enfants qui seront par conséquent déscolarisés. Grandissant sans surveillance, « beaucoup sombrent dans la délinquance. » conclut Malika El Fad. La crise économique actuelle n’est pas sans arranger les choses car c’est cette même classe sociale qui en souffre le plus. Zohra en est la preuve, elle qui travaillait en tant qu’ouvrière dans le textile dans une usine de Casablanca. « J’ai été congédiée du jour au lendemain car mes employeurs n’avaient plus les moyens de payer mon salaire ». La situation se complique d’avantage quand la veuve en question est avancée dans l’âge. Qui voudrait encore employer en tant qu’aide ménagère une femme de 60 ans ? Très peu de monde. Khadija en fait les frais. Congédiée par la famille qui l’employait, elle ne parvient plus à trouver un travail en raison de son âge. « Les gens préfèrent employer des jeunes filles qui ont encore la force de faire ce travail ». Seul recours pour elle : faire la manche…

Mais ce scénario catastrophe peut aboutir à une situation encore plus grave pour cette mère de famille, qui se retrouve très vite confrontée à un dilemme : rester intègre et ne pas satisfaire les besoins ou tout simplement les envies de ses enfants ou s’assurer un revenu financier stable et suffisant en flirtant avec l’illégalité? A la clé de ce dilemme, leur survie. Et c’est parce qu’elles n’ont d’autre choix que celui-ci que beaucoup sombrent alors dans la prostitution. En perdant leur intégrité, elles s’exposent dans le même temps à des risques…se faire arrêter par la police ou être contaminées par des MST. Leur statut social et juridique bascule et de victimes elles deviennent débauchées…elles sont coupables, aux yeux de la justice.

Février 2015 : un système d’aide mis en place

Le ministère de l’intérieur indique, dans un communiqué, que conformément au décret N 2.14.791 en date du 11 Safar 1436 de l’Hégire correspondant au 4 décembre 2014, relatif aux aides directes aux veuves en situation de précarité ayant à charge des orphelins et qui fixe les conditions et les critères que doivent remplir les bénéficiaires, ainsi que le montant des allocations et les modalités de versement, il a été décidé que les demandes pour bénéficier de ces aides doivent être déposées au siège du caïdat ou de l’annexe administrative du lieu de domicile des concernées.

Cette initiative a été décidée dans le cadre de la facilitation de la procédure de dépôt des demandes et par souci de proximité, souligne le communiqué. Un récépissé sera délivré immédiatement aux intéressées dès dépôt de leurs demandes, précise le ministère.

Le décret relatif aux aides directes aux veuves en situation de précarité ayant à charge des orphelins scolarisés âgés de moins de 21 ans ou en situation de handicap fixe à 350 DH le montant de l’allocation pour chaque enfant à condition que le montant global mensuel ne dépasse pas 1050 DH (dans la limite de trois enfants) et sans la possibilité de cumuler ce soutien financier avec toute autre aide qu’elle qu’en soit la nature (bourses scolaires, aide fournie dans le cadre du programme ‘Tayssir », ou avec une pension, allocation familiale, ou aide directe payée par le budget de l’Etat ou par les budgets des collectivités territoriales, des établissements ou toutes autres institutions publiques).

La Caisse nationale de retraites et d’assurances (CNRA) sera chargée de payer cette allocation sur la base d’une liste de bénéficiaires préparée par la commission provinciale de soutien directe aux veuves en situation de précarité et ce, après son approbation par la commission centrale permanente. Ces deux commissions ont été créées à cet effet dans le cadre du décret précité.

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