Les tabous du veuvage au Maroc

La durée du deuil de la femme musulmane est dictée par l’islam, combien de temps dure-t-il et à quoi ce laps de temps correspond-t-il ?

La veuve doit attendre la fin de el îdda, qui est de 4 mois et 10 jours, avant de se remarier. Elle respecte une période d’abstinence sexuelle pour s’assurer qu’elle n’est pas enceinte. Si c’est le cas, l’enfant à naître est affilié à l’époux défunt. Aujourd’hui la médecine décèle une grossesse avant les 3 ou 4 mois. Mais les recommandations coraniques sont sacrées.

Comment une femme veuve est-elle considérée par la société ?

Au même titre que la femme divorcée ou répudiée, la veuve, el hajjala, est rejetée, exclue d’un monde auquel elle n’avait accès que sous la tutelle d’un homme. La présence d’un homme est souhaitée dans une société qui n’accorde de valeur à la femme que lorsqu’elle a un mari. Ces femmes solitaires souffrent également de ne pas pouvoir se rendre seules dans les lieux publics, attitude portant à suspicion.

Comment la veuve est-elle perçue par sa belle-famille ?

Souvent, la belle-famille la rend implicitement responsable de la mort du mari : « elle lui a porté malheur. » Si le défunt est mort d’une maladie, c’est l’épouse qui en est responsable : « lafquaysse (les ennuis) de sa femme l’ont achevé.» S’il est mort de vieillesse : « elle l’a précipité vers la mort. Il était solide quand il l’a épousée. »

Quels sont les a priori auxquels une veuve est confrontée quand elle souhaite refaire sa vie ?

Même dans les milieux les plus modernes, les plus instruits, le mariage du fils avec une divorcée ou une veuve est un drame. La veuve ne bénéficie d’aucune indulgence. Quand la fatalité frappe l’époux, l’épouse doit faire en plus du deuil du mari, le deuil de sa vie affective et sexuelle. Le deuil de sa féminité ! Le premier obstacle au remariage est le fait que les hommes ne veuillent pas épouser de hajjalate. La notion d’usure perdure : ces femmes sont inculpées par la société parce qu’elles vivent sans la surveillance d’un homme. Elles ne sont plus vierges, ont déjà goûté à la sexualité et ne peuvent être que de mœurs légères.

Quand la veuve trouve par miracle un prétendant, plusieurs obstacles l’empêchent de refaire sa vie. La belle-famille réagit toujours très négativement et ne comprend pas pourquoi « elle a besoin de se remarier alors qu’elle a enterré son mari. » « Est-ce qu’on se remarie quand on a été l’épouse de X ? » Le défunt devient un saint qu’aucun autre homme ne peut remplacer sur terre. Si la famille de la veuve voit dans le remariage des raisons nobles : la protection d’un homme afin d’être respectée, entretenue ou éviter la solitude…la belle-famille et l’entourage voient dans le remariage une seule raison : le vice ! Comme si le mariage n’était réduit qu’à l’acte sexuel ! Jeune, la veuve peut espérer le remariage, souvent son espoir restera un vœu non exaucé. Agée, elle n’ose même pas exprimer son désir de se remarier. A partir de 40 ans, elle est en période de vieillissement. Après 45 ans, si elle parle de mariage, elle devient la risée. Au-delà de 50 ans, on la traite de folle. « A son âge elle devrait penser à Dieu et au jour de la Résurrection. »

Si remariage il y a, l’amour en est-il la principale motivation ?

Trouver un nouveau mari relève de l’utopie. La veuve doit se sacrifier, sacrifier ses rêves. Indigente, elle devra accepter d’épouser un homme bien plus âgé qu’elle. Elle joue le rôle d’infirmière auprès d’un vieux, malade ou handicapé. Très souvent, elle ne recevra pas de tendresse. Quant au plaisir sexuel, il n’est pas toujours garanti : de nombreuses veuves épousent des vieillards impuissants. C’est le prix à payer pour être nourrie et logée. Celles qui sont mieux nanties financièrement, devront accepter n’importe quel homme, veuf ou divorcé. Epousant des hommes qui ne conviennent pas à leur rêves ni à leur profil, les veuves vivent un second mariage qui ne leur procure que rarement le plaisir et le bonheur recherchés.

Quel est le rôle joué par les enfants en cas de décès du père et comment évolue le rapport mère-enfant?

Le mot hajjala a une connotation spéciale. L’expression « oulde el hajjala », adressée à un homme signifie « fils de femme facile, de prostituée. » Elle s’applique à un homme qui a vécu sans père et qui connaît bien les ruses des femmes car élevé sans modèle du père. La présence de l’homme est souhaitable pour l’éducation des enfants. De nombreuses veuves évoquent « elhiba » de l’homme. C’est comme si le mari avait une auréole qui dégage de l’autorité et attire le respect. Dans le cas d’un remariage, la situation se complique si la veuve a des enfants : « Elle est folle. Elle ne pense pas à ses enfants. Ils vont être maltraités par le beau-père ». Souvent, les enfants refusent le mariage de leur mère. Quand ils sont petits, elle s’impose et gère au quotidien les conflits avec le beau-père. Quand ils sont grands, ils s’opposent.

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