Islamistes et histoires de fesses

Jamais nous n’aurons tant parlé de sexe et du corps des femmes que depuis l’arrivée au pouvoir des islamistes et la montée en puissance de valeurs religieuses, conservatrices et machistes. Incongru? Non, Pas tant que çà. Après le printemps arabe, place à la guerre des sexes…

Les dictateurs déchus ont laissé place aux frères musulmans. Barbes et texte sacré ont fait office de programme politique. Gage de transparence, d’honnêteté et d’intégrité, l’islam politisé en a fait oublier l’inexpérience politique de ces prêcheurs reconvertis en ministres. Et d’un coup d’un seul, celles que l’on aimait tant s’approprier en la qualifiant de révolution des femmes, a tourné au fiasco. La révolution arabe a laissé place à la guerre des sexes.

La liberté oui, mais pas celle des femmes !

Depuis la chute des régimes autoritaires, pas un seul pays arabe où les femmes ne font pas les frais d’une politique et d’interprétations religieuses, qui les mettent au banc des accusés. Parler aujourd’hui de machisme serait un doux euphémisme, tant nous les femmes arabes vivons dans des pays où c’est de haine à l’encontre des femmes dont il s’agit. Si les femmes ont joué un rôle primordial lors des révolutions qui ont fait basculer le monde arabe, les islamistes ont maintenant un but commun… les faire taire. Devenues gênantes dans leurs revendications de liberté, c’est à leur corps que l’on s’attaque.

Depuis qu’on leur donne la parole et qu’on les médiatise autant, pas un mois ne passe sans que des prêcheurs chevronnés nous abreuvent jusqu’à écœurement de fatwas en rapport avec le sexe ou la bonne utilisation de notre corps. On nous apprend ainsi que la pédophilie est halal, que notre visage ressemble à notre vagin et que c’est la raison pour laquelle nous devons nous voiler, que nos yeux sont un appel au sexe, que nous n’avons pas le droit d’acheter de fruits et légumes aux formes phalliques tentées que nous serions de nous donner du plaisir avec une carotte ou un concombre en préparant notre dîner, bien qu’une autre fatwa (et celle-ci est bien de chez nous) nous permette de « jouir des bienfaits d’une nourriture saine »… Ah oui, on oubliait aussi que notre époux aurait le droit de faire l’amour à notre dépouille quelques heures après notre mort (histoire de ne pas se quitter frustrés) et que si jamais nous étions dans l’obligation de travailler à proximité d’un homme et qu’il nous venait l’idée farfelue de nous dévoiler, la seule manière d’éviter tout débordement d’hormones, toute tentation diabolique entre nous serait que nous l’allaitions…

Mais la diabolisation du corps de la femme ne s’arrête pas là, à des fatwas ridicules qui peuvent parfois prêter à sourire, car depuis que la révolution a dérapé vers l’islamisme, la violence des mots s’est concrétisée. En Egypte, on a d’abord tenté de museler les militantes de la première heure, les initiatrices de la révolution en les forçant à se soumettre à des tests de virginité pour s’assurer de leurs bonnes mœurs. En parallèle de ces pratiques qui ont choqué le monde entier, le harcèlement sexuel, fort banal en Egypte, s’est amplifié laissant place au viol en place publique. Une fois les islamistes installés au pouvoir, les mesures contre les femmes n’ont pas tardé à pleuvoir avec en tête de liste, une demande de re-légalisation de l’excision, pratique interdite en Egypte depuis 1991. Et pour hallaliser cette société égyptienne dépravée qui culmine au 4ème rang mondial des plus grandes consommatrices de sexe sur internet, on supprime tout bonnement l’accès aux sites pornos, ouvrant grand la porte par la même occasion à la recrudescence des agressions sexuelles à l’encontre des femmes.

En Tunisie, pays arabe où la liberté des femmes était une fierté nationale, la rue s’est enflammée après le viol d’une jeune fille par « les forces de l’ordre » et sa condamnation pour atteinte à la pudeur. Quant au Maroc, Adelilah Benkirane donnait le ton avant même d’être désigné chef du gouvernement : « la liberté sexuelle est néfaste pour notre identité (…) C’est une perversion qui existe déjà, mais qu’on veut briser comme tabou. Ces gens qui la défendent et se disent laïcs, veulent juste corrompre ceux qui ont la foi. Elu, je m’y opposerai, par la grâce de dieu. »

Le message est donc clair. Les peuples arabes aspirent profondément à la liberté, mais certainement pas à celles des femmes. Et pour cause, dans cet inconscient collectif pétri de contradictions et d’hypocrisie, une femme libre est une femme dont la sexualité est libre, et cela…c’est inconcevable.

La riposte des femmes

Loin de se laisser décontenancer par de telles mesures, les femmes n’ont pas tardé à riposter à ces attaques. Si c’est leur corps qui déchaîne tant les passions, et bien c’est pas leur corps qu’elles feront entendre leurs voix. Comme le commente si bien Nadia Aissaoui, sociologue algérienne « avec la chute du mur de la peur durant les révolutions arabes, un phénomène nouveau et totalement inédit s’est produit. Le corps des femmes a émergé dans ce nouveau paysage politique et social comme un messager, un étendard qu’elles ont brandi pour rappeler qu’elles existaient à travers lui. »

En Egypte, pays sacré champion du monde en matière de harcèlement sexuel par un rapport de l’Egyptian Center for Women’s rights, les femmes sont passées à l’action. Il y a eu d’abord la désormais célèbre Aliaa Magda El Mahdy, posant nue sur son blog pour militer pour sa liberté à en disposer comme elle l’entend et manifestant récemment dans la même tenue d’Eve devant l’ambassade d’Egypte en Suède avec ses nouvelles copines de la FEMEN. Il y a aussi Samaa Al Masri, cette danseuse et chanteuse égyptienne qui défie les islamistes au pouvoir en dansant lascivement devant les caméras, chose interdite, et en critiquant le pouvoir dans des chansons burlesques.

Les égyptiennes étaient aussi descendues en masse place Tahrir, le 25 décembre 2012, pour manifester contre le harcèlement subi par les femmes lors du référendum constitutionnel. C’est en se coupant les cheveux que celles-ci ont fait passer le message, un acte qui évoque pour elle celui de la fille d’Akhénaton qui par-delà les siècles, manifestait de la même manière son indignation face à la violence et à la répression dont elle pouvait être témoin. Une manière aussi pour ces femmes de tordre le cou à ce qu’on leur a appris depuis leur plus jeune âge : « quand nous étions petites, on nous a enseigné que les cheveux d’une femme sont sa couronne. En grandissant, nous avons compris que c’est la liberté d’une femme, et non ses cheveux, qui représente sa couronne » expliquent-elles .

Outre les actes isolés, mais symboliquement forts, des actrices tunisienne Nadia Boussetta et iranienne Farahani posant nues ou dénudées en couverture de magazine, les syriennes sont elles aussi passé à l’action en opposant aux photos de guerre et de corps mutilés des photos de leurs corps nus, comme expression artistique de leur revendication de liberté. La syrienne Lobna Awidat en est un bel exemple avec le message « résiste et soulève toi avant ta disparation » tatoué sur son corps nu.

Selon la sociologue Nadia Aissaoui, « au-delà du message de la réappropriation du corps, la nudité exprime la volonté pacifiste de mener un combat d’idées ; un corps dénudé signifie qu’il ne porte pas une seule arme que le message qu’il transmet. (…) le corps en tant que territoire de combat de conquête ou de libération devient un redoutable enjeu dans les révolutions. Des femmes se réapproprient cet espace confisqué pour faire barrage à la violence et à ses auteurs. » En militant sous le slogan « mon corps m’appartient, il n’est l’honneur de personne », nul doute que les femmes ont pris conscience de la dimension politique d’un corps dénudé et que celui-ci a pris le pas sur sa dimension érotique.

Le sexe, le nerf de la guerre !

Aujourd’hui, vouloir aborder la liberté sexuelle comme un sujet de société est très problématique. Nous en avons fait l’expérience au Maroc à l’été 2012 lorsque des voix se sont élevées pour revendiquer le droit à la liberté sexuelle avant le mariage et que celles-ci ont été étouffées par la société bien pensante. Pourquoi donc parler de sexe ? Et les vrais sujets de société alors ? Le chômage, la maladie, la pauvreté, l’enseignement, la corruption…. ? Et pourquoi attendre que les islamistes soient au pouvoir pour vouloir tout d’un coup s’émanciper sexuellement ?

C’est pourtant loin d’être une provocation gratuite ! Parler de sexe, c’est parler de rapports-hommes femmes, c’est parler du statut de la femme, de sa place au sein de la société. Oui tout est affaire de sexe ! Car c’est en brimant le désir qu’on le transforme en violence, en soif de domination et de soumission… uns schéma que nous les femmes arabes connaissances toutes, malheureusement. Nous devons en être pleinement conscients, le sexe est la mesure de notre accès à la liberté ! Toutes les révolutions s’accompagnent de révolutions sexuelles… ne rêvons pas, (ou plutôt si, rêvons-en !) nous n’y échapperons pas !

D’après Nadia Aissaoui, si l’obsession du corps de la femme dans les pays arabes est omniprésente, c’est parce que « dans des sociétés conservatrices, le contrôle de la liberté des femmes est toujours passé par celui du corps. Ce dernier, couvert, caché, vierge, fécondable et entravé fait l’objet de toutes les interdictions et toutes les obsessions. Il symbolise à la fois l’honneur de la famille mais aussi une source de tentation et de discorde ». Et en parlant de discorde, saviez vous que le mot fitna en arabe désigne à la fois le chaos et une femme séduisante ? C’est dire l’ampleur de notre complexité.

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