Au revoir Leila

Il est de ces êtres qui croisent votre route et marquent votre vie. Pour bon nombre d’entre nous, au Maroc et ailleurs, Leila Alaoui en fait partie. Douce, généreuse, pleine d’empathie… Ce sont les adjectifs qui nous viennent spontanément à l’esprit en pensant à cette jeune femme, cueillie à la fleur de l’âge par une fin trop prématurée.

Leila Alaoui parcourait le globe pour immortaliser des instants de vie. Elle qui se définissait comme citoyenne du monde avait décidé de mettre son objectif au service de la bonne cause et n’hésitait pas à aborder de front des thématiques complexes, dans des conditions pas toujours faciles. Son appareil photo en bandoulière, elle écumait des quartiers très défavorisés, au Maroc et en France, mais aussi dans les camps de refugiés au Liban, en Jordanie et en Iraq, pour capturer le mal être, la souffrance et les injustices endurées par certains et faire passer leur message muet et pourtant criant de vérité au monde. Inondés par un flux d’informations constant qui nous a en quelque sorte immunisés contre les souffrances du monde, il était pourtant impossible de détourner le regard des photos de Leila Alaoui.

Femme engagée, portant haut la bannière des droits humains et de la liberté d’expression, la migration était ainsi l’un de ses thèmes privilégiés. Dans la dernière interview qu’elle nous accordait en septembre 2015, elle nous confiait alors ses projets sur la question. “Je m’intéresse à la réalité contemporaine de l’immigration postcoloniale en France. Je construis actuellement un projet qui reflète la relation entre les mémoires individuelles et l’histoire collective des premières générations d’immigrés venus d’anciens territoires et colonies françaises pour mieux comprendre les luttes des générations nées en France. Le projet explore aussi les conséquences d’un passé colonial fragile, les notions de reconstruction identitaire et d’appartenance dans une société qui fait face à un repli communautaire et à une peur de l’autre de plus en plus marqués.” Un sujet résolument d’actualité, à l’heure où l’on évoque la déchéance de nationalité, et qui embrassait la vision humaniste de Leila, laquelle tendait vers le rapprochement des peuples et l’amour de l’autre.

Mais aujourd’hui Leila n’est plus et ses beaux projets restent en suspens, figés à jamais dans une éternité douloureuse. Tombée sous les balles de fous qui se revendiquent de Dieu et d’une religion, elle est la 30ème victime de cet acte barbare qui a touché Ouagadougou.

Parce que Leila Alaoui a toujours représenté ces valeurs qui nous sont chères et qu’elle faisait partie de ces femmes du Maroc qui nous inspirent au quotidien, nous lui dédions la couverture de ce numéro. Il n’aurait pu en être autrement… Ironie du sort, il y a quelques mois, l’une de ses photos était mise à la une de FDM pour illustrer le combat des femmes rurales. Elle aimait l’idée que l’image de cette femme photographiée dans un souk de Larache puisse être porteuse de ce message. Aujourd’hui, c’est Leila elle-même qui incarne pour nous, plus que jamais, un symbole.

Elle était tout ce que ces hommes cherchent à détruire. La vie. Une femme libre. Une femme moderne. Le fruit du métissage. Une citoyenne du monde. L’incarnation même de ce Maroc pluriel, riche de son ouverture sur le monde et de sa culture. L’humanité…

En lui ôtant la vie, ils ont pourtant failli à leur mission : ils l’ont rendue immortelle.

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