Oum is back !

Oum et sa voix de velours, Oum et sa maîtrise si douce et sensuelle de la darija, Oum et son style fou et unique… La chanteuse est de retour avec un nouvel album, Zarabi.
Elle s’est livrée corps et âme en un bel échange intimiste…

 

Ces derniers mois, on t’a beaucoup vue te produire sur les scènes de festivals à l’étranger, mais beaucoup moins au Maroc. Aujourd’hui, tu reviens en force avec l’album Zarabi…

Oum : Je n’avais pas complètement disparu, du moins je ne pense pas. En fait, j’ai passé pratiquement deux ans à tourner avec mon troisième album Soul of Morocco, ce qui m’a permis d’aller me présenter officiellement à l’étranger et de le faire distribuer par une maison internationale. Je n’avais pas non plus véritablement de nouveauté à présenter. Le manque de lieux où se produire au Maroc y est aussi pour quelque chose.

Quel accueil as-tu reçu à l’étranger ?

ça a bien pris. J’ai joué en France, dans plusieurs pays d’Europe mais aussi en Tunisie, en égypte, au Qatar et au Canada. J’ai pris le temps de voir l’écho que ça aurait.

Qu’as-tu retenu de cette expérience ?

J’ai appris ce que je préférais, notamment cette formule acoustique. C’est une découverte pour moi. Enfin j’ai pu m’entendre et me libérer d’un combat contre les musiciens pour savoir qui allait jouer ou chanter le plus fort ou le mieux. Je ne suis plus dans la performance mais plutôt dans le récit et le partage d’un moment auquel tout le monde participe. J’ai appris à humaniser tout ça et à faire la démarche inverse de celle de la star qui monte sur scène et qui se met en avant. Ce changement tombait bien car c’est ce dont j’avais aussi besoin dans ma vie personnelle. C’est bon de sentir que ce qu’on fait sur scène est en adéquation avec une démarche plus intime. J’ai gagné ce changement d’état d’esprit et d’attitude en voyageant. Après tout, c’est avec le voyage que vient l’apprentissage.

Ce nouvel état d’esprit se ressent-il dans ta musique, dans l’écriture de tes textes ?

Oui, tout à fait. Avant, je m’adressais à une cible et j’adaptais mon contenu. Je réfléchissais en amont à ce que j’allais présenter, pourquoi et pour qui. ça a marché pour les trois premiers albums mais je me mettais ainsi au service de quelqu’un. Pour la première fois, je me suis dis que j’allais faire quelque chose sans me demander pour qui je le faisais. Je suis quelqu’un de très pudique et ma retenue m’empêchait d’oser chanter certains de mes textes. Aujourd’hui, j’ai décidé d’assumer. Un naturel et une sérénité se sont installés en moi, qui font que dans Zarabi, je me suis laissée aller à des formes poétiques et très métaphoriques de l’écriture en darija, sans me demander ce qu’on allait penser. J’assume tout cela très tranquillement.

Pourtant, tu ne veux pas pour autant qu’on parle d’album de la maturité…

Non, effectivement ! J’ai peur de cette appellation. J’aurais l’impression que c’est le début de la fin… Je ne veux pas être mature. Disons que je veux bien être sereine. Je pense que c’est par la folie qu’on accède à certaines formes de sagesse.

Tu as une très belle presse en France. As-tu été surprise par cet engouement pour ton nouvel album ?

Oui, c’est vrai, l’accueil a été excellentissimeet même au-delà de nos espérances. Avec Soul of Morocco, l’expérience était différente. La presse et les professionnels de la musique en France ne comprenaient pas cette chanteuse marocaine qui appelait son album Soul of Morocco en chantant tout sauf de la musique marocaine à leur sens. Il y a avait donc une différence de point de vue. Je considérais mes chansons comme de la musique marocaine contemporaine et j’estimais qu’en tant que Marocaine, c’était à moi de leur dire ce qui relevait de la musique marocaine ou pas. Mais pour eux, le fait de mixer bossa nova, rumba et gnaoui ne reflétait pas la musique de chez nous. Point de vue que je ne partage pas car le Maroc est un mix de beaucoup de choses. Il y a tant de cultures qui nous ont traversés et dont nous avons gardé les traces. Cette volonté de classification s’applique surtout aux “musiques du monde” : les Cubains doivent faire de la rumba, les Argentins du tango… Mais c’est mon droit le plus légitime d’évoluer dans un mix assumé !

Avec Zarabi, on ne s’est tout simplement pas posé la question. On ne s’est pas dit qu’on allait faire un album marocain. On l’a enregistré dans le désert parce que je voulais courir le risque, en accepter les imperfections et assumer la part d’inattendu à laquelle tu te confrontes quand tu enregistres dans un tel milieu. Et puis j’avais aussi envie de revivre l’expérience du voyage avec mes gars. Avec Zarabi, la presse française m’a donné le titre de “song writer” qui puise dans le terroir et qualifie l’album de résolument moderne, sophistiqué et poétique… Comme quoi, il ne faut pas trop réfléchir à ce que l’autre attend de nous.

D’après toi, l’actualité a-t-elle un impact sur l’engouement pour des chanteurs qui viennent d’ailleurs et notamment du monde arabe? Autrement dit, dans le climat d’angoisse actuel, perçois-tu plus de curiosité à l’égard de ces cultures qui font peur ?

Je ne sais pas s’ils sont curieux de nous connaître mais je pense que c’est à nous d’aller leur dire qui nous sommes, même si dans l’idéal, quand tu veux comprendre quelque chose, c’est normalement à toi de chercher par toi-même. En Europe, les gens en général ont des idées fixes. En descendant de scène un soir en Suisse, un homme m’a apostrophée pour me dire que j’étais la plus belle image qu’il ait vu d’Afrique depuis plusieurs mois et que nous, les femmes du Maroc et du Maghreb, devrions nous rebeller et sortir manifester. ça m’a soulée ! Les médias y sont aussi pour beaucoup car ils ne communiquent qu’un seul point de vue.

Les artistes qui se produisent à l’étranger jouent-ils le rôle d’ambassadeur de leur culture, aujourd’hui plus que jamais ?

On n’est pas là pour dire : “Voilà ce que nous ne sommes pas” mais pour la musique, car c’est par ma façon d’être avec les gens que je montre qui je suis. Pour ma part, je refuse d’aller sur les plateaux de certaines émissions françaises car je sais ce qu’ils attendent de moi et les sujets qu’ils veulent aborder. La musique sera secondaire et on va surtout vouloir me questionner sur des histoires de viols, de barbus et de mosquées. Je n’ai pas l’intention de rentrer dans ce genre de débat. Je n’écris pas des chansons qui parlent d’Irak ou de Syrie. J’écris des réalités alternatives. Je les dessine, je les chante et j’invite ceux qui en ont envie à y pénétrer. Je veux qu’il y ait du plaisir dans ce que j’amène car avec le plaisir, on guérit. C’est aussi une solution. C’est comme la médecine douce par rapport à la chirurgie.

Parlons de l’emploi que tu fais de la darija. Tu as réussi le pari de réconcilier le public avec cette langue qu’on associe à la rue et à la vulgarité en la revêtant de douceur et de sensibilité.

C’est une langue qui s’écrit et se chante bien, qui est rythmique et mélodieuse. C’est une langue qui brille dans la métaphore et le non-dit ou le “dit autrement”. à écrire, c’est génial ! Il y a beaucoup de mots qui ont le même radical et il suffit de changer les voyelles pour passer à une autre thématique et à un autre univers. La darija, c’est aussi quelque chose qui appartient à l’esprit de Marrakech où j’ai grandi, avec cette façon de parler avec ou sans le sel, en ne faisant pas juste des rimes mais des images ou de l’ironie. La darija permet tout cela à la fois et je ne retrouve cette liberté dans notre façon d’échanger qu’en arabe. La musique m’apporte cette ouverture et me permet de renouer avec des traditions orales qui vivent toujours chez les gens du désert qui manient parfaitement l’art du récit et de l’improvisation.

On dit qu’on réfléchit différemment en fonction de la langue qu’on parle. En quoi penses-tu ?

Je crois que je pense en français avant d’écrire en arabe. La langue arabe permet de décrire les choses avec plus de force et d’intensité et j’ai envie de l’emmener sur des terrains où on n’a pas l’habitude de l’entendre, de peur que cela ne passe pour de la vulgarité. On a trop tendance à oublier aujourd’hui que dans notre patrimoine ancestral, qui est d’ailleurs toujours d’actualité, les chansons des chikhates sont chargées d’érotisme. Mais ça ne choque personne parce qu’on n’y prête pas attention.

Comment as-tu vécu les attentats ?

ça m’a bouleversée. Le 13 novembre, je me produisais avec le groupe à Visa for music. On a appris les attentats cinq minutes avant de monter sur scène. Tous mes musiciens habitent Paris et ils sont rentrés chez eux le lendemain. J’ai vraiment réalisé ce qui s’était passé le lundi qui a suivi et j’ai exprimé ma peine sur Facebook en postant une photo de moi à Paris avec pour commentaire “Paris fi bali”. Je n’avais pas prévu les réactions qui ont suivi, les insultes terribles qu’on m’a envoyées. ça m’a beaucoup minée. Je trouve dramatique qu’on en arrive là et que des inconnus puissent t’insulter avec autant de facilité. On m’a dit : “Tu es Marocaine, pleure pour la Syrie.” Je pleure pour la Syrie, mais qu’on ne m’enlève pas le droit d’éprouver de la peine pour quelqu’un d’autre et de le dire si j’en ai envie. Ce qui s’est passé à Paris m’a beaucoup touchée car j’ai vécu dans cette ville beaucoup de choses importantes pour moi.

Pourquoi “zarabi” ? Quelle symbolique exprimes-tu à travers les tapis ?

Je voulais que cet album comporte un peu de l’histoire des gens de Mhamid pour lesquels j’ai beaucoup d’affection. Ces histoires sont vivantes. En accompagnant les femmes qui tissent des tapis, j’ai donné à l’album une dimension humaine et sociale. L’idée de ce tapis me plaît beaucoup car il est réalisé à partir de vêtements usagés qui ont une histoire. Elles les font cohabiter dans une même pièce, un peu comme un album est composé de petites histoires, de morceaux de soi, de choses qui nous traversent. Et puis, pour les avoir vu travailler, j’ai été interpellée par le fait qu’elles échangent en tissant mais qu’il y aussi de longs moments de silence durant lesquels elles sont plongées dans leurs pensées, leurs souvenirs. Ce qui m’intéresse, c’est la retranscription de ces moments de réflexion silencieuse dans la création du tapis.

Zarabi est aussi une histoire de famille car dans le clip Ahwah qui sort en décembre, on retrouve les femmes de ta famille.

Je pense que c’est parce que je veux dire un peu plus qui je suis. C’est une invitation à découvrir mon intimité, mon monde, ma vie réelle. Je saisis ainsi l’occasion de faire le lien entre ma vie personnelle et professionnelle. à l’origine, l’idée du clip était de filmer un banquet entre femmes. Puis l’idée d’y associer les femmes de ma famille a émergé et a fait sens. Tout le monde s’est habillé, coiffé et maquillé pour l’occasion. Ce fut un moment de pur bonheur. On y retrouve ma grand-mère de 90 ans, ma mère, mes cousines. Toutes les générations de la famille sont présentes pour chanter Ahwah, une chanson très féminine où on aborde le sujet de l’érotisme. Le fait même que ma grand-mère et ma mère chantent cette chanson prouve que les femmes assument.

Ton père occupe aussi une place très importante dans ta vie. Tu as d’ailleurs exposé ses œuvres lors de la conférence de presse qui s’est tenue à l’Institut français de Casablanca.

Je suis plein de choses que n’a pas réalisées mon père. Je ne parle pas souvent de lui par pudeur car je mélange nos deux personnes. Il est mon inspiration première. Il écrit des textes, des chansons, des poèmes… Il maîtrise l’arabe et l’étymologie à la perfection, il chante, il a un sens du rythme exceptionnel, il peint… Quand il avait 15 ans, il était sur le point de faire les Beaux-Arts mais ses deux parents sont morts et il a du travailler pour s’occuper de ses frères et sœurs. Mais il a toujours peint à la maison. En 1996, nous avons organisé une exposition de ses œuvres à son insu au Palais des congrès. C’est un très beau souvenir. Mon père c’est moi et je suis mon père.

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