Corps-à-corps féministe

Longtemps maintenu au second plan par les féministes pour ne pas bousculer les mœurs religieuses d’un Maroc musulman, la jeune garde, elle, ne mâche pas ses mots et appelle un chat un chat. Pour elle, l’émancipation de la femme marocaine ne pourra s’accomplir sans la libération de son corps. Car effectivement, lorsqu’on analyse les contraintes vécues par les femmes sous le spectre de leur corps, on se rend compte à quel point celui-ci est le nœud du problème.

Prenons le cas de figure suivant : à l’heure où la descolarisation galopante des petites filles sévit dans le monde rural, une analyse de terrain nous apprend qu’on n’envoie pas une fille à l’école de crainte qu’elle ne se fasse harceler, violer ou qu’elle ne se mêle aux garçons.

Par peur de perdre “l’honneur” de ces filles, on les enferme à la maison dans l’attente de les donner à un prince pas vraiment charmant qui préfèrera les prendre jeunes et vierges pour pouvoir bien les former, les mater, les dresser.

Pour ne pas corrompre ce corps féminin entre les cuisses duquel réside l’honneur d’une famille, on le maltraite d’une toute autre manière. En le cachant, en le réduisant au silence. En contrepartie, on promet aux jeunes filles de les alphabétiser une fois atteint l’âge mur. Autrement dit une fois qu’elles ne seront plus sexuellement désirables ?

Ce sont ainsi des millions de femmes en devenir, potentielles actrices majeures du développement de leur pays, qui sont sacrifiées et ne prendront pas part à la marche vers la modernité.

Cette problématique du corps entravé par le poids de traditions ancestrales et profondément machistes, qui n’ont, faut-il le préciser, aucune justification religieuse, se pose dans les tous les pays arabo-musulmans. Et pour y répondre, certaines féministes arabes n’y vont pas par quatre chemins. Lasses d’attendre les résultats d’une sensibilisation de la masse sur la question, elles brisent les tabous en employant des méthodes choc. On se souvient de Alia Magda Al Mahdi, la jeune égyptienne qui s’était affichée nue sur son blog et sur Twitter lors des évènements de la place Tahrir, durant lesquels de nombreuses femmes avaient été violées. Et que dire de l’incroyable travail réalisé par la poétesse et écrivaine libanaise Joumana Haddad, créatrice de la sulfureuse revue artistique Jassad et auteur de Superman is an Arab.

Pendant ce temps-là, dans certains pays occidentaux, les féministes se crêpent le chignon sur des sujets qui nous paraissent dérisoires mais qui rejoignent pourtant dans un sens nos préoccupations. On se demande ainsi si Beyoncé a le droit ou non de se revendiquer féministe et de plaider la cause des femmes alors même qu’elle “shake” furieusement son “booty” en petite culotte sur des airs olé olé. On cite même Madonna comme pionnière de ces amazones qui se servent de leurs corps comme d’une arme… Ailleurs encore, on fustige l’extrémisme, les religions, les anti-gays, les dictatures… en se mettant à poil et en appelant ça du “sextrémisme”.

Faut-il reproduire cela chez nous ? Non, je ne le pense pas. Nous sommes riches de nos valeurs, de notre Histoire et de notre culture et de ce fait, nous devrions avoir confiance en nous-mêmes, suffisamment pour nous donner les moyens de créer notre propre modèle. Mais pour se faire, encore faut-il cesser de se cacher derrière de simples mots, de brandir la carte religieuse à tout va et de se décider à faire tomber des tabous qui n’en sont plus depuis longtemps.

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