Au nom du père, du fils et du saint machisme

Comme il est de coutume depuis quelque temps, la toile marocaine, faisant écho à la scène politique, s’est à nouveau déchirée. Le sujet de la discorde? L’héritage. Pourquoi y aurait-il matière à conflit sur un sujet qui relève de toute manière du droit divin, avancent déjà certains… Permettons-nous toutefois d’en débattre.

Tout ce ramdam a commencé après la publication du rapport accablant du Conseil national des droits de l’Homme (CNDH) sur l’égalité et la parité au Maroc. Pour résumer ledit document : des pages et des pages noircies de misère humaine, d’injustices, de précarité, de violence. Autant de maux dont les femmes sont les principales victimes. Ce rapport fait froid dans le dos, rappelant L’Assommoir de Zola tant le sentiment de fatalité et de malheur y est persistant.

Ce rapport nous fait surtout prendre conscience d’une réalité encore plus dramatique : la régression en matière de droits des femmes est en marche. Et ce, malgré le Code de la famille et la nouvelle Constitution. Deux mots obscurs qui ne signifient absolument rien dans certaines contrées enclavées du Maroc, où on marie des filles à 12 ans car passé cet âge, elles sont périmées “comme un Danone”, dixit un jeune homme qui témoigne dans notre reportage sur les “filles épouses” du sud marocain (p. 100).

Parmi les recommandations faites par le CNDH, la question de l’héritage a suscité un véritable tollé. On s’est empressé de fustiger le Conseil et de clouer au pilori Driss Yazami, son président, en arguant qu’il remettait en question la commanderie des croyants et qu’il outrepassait son rôle en investissant la sphère religieuse… à croire que droits humains et religion sont devenus incompatibles aux yeux de certains.

Dans une interview accordée à Medi 1 TV le 29 octobre, le chef du gouvernement a même invité le président du CNDH à se lancer dans la presse pour pouvoir débattre de ce sujet car visiblement, son poste ne le lui permettrait pas… Dans cette même interview, M. Benkirane dénonce la volonté de certains de s’occidentaliser et de suivre un modèle qui n’est pas le nôtre. Depuis quand débattre d’un sujet qui affecte la moitié de la population et cause de telles injustices relève-t-il d’une volonté de s’occidentaliser ? On se serait attendu à un argument plus solide que celui de la diabolisation de ce qui vient d’ailleurs de la part d’un chef de gouvernement.

Pour ma part, cette levée de boucliers m’a arraché un sourire crispé. Comme il est facile de se cacher derrière l’interdiction religieuse pour masquer quelque chose de beaucoup plus grave.

Mais puisque le débat religieux n’est, selon Abdelilah Benkirane, pas autorisé pour tous, je donne la parole à des érudits reconnus, à commencer par Tarik Ramadan qui déclare publiquement sur son site : “La compréhension de la moitié de l’héritage, uniquement dans la filiation directe, est une philosophie de la famille qui consistait à donner un devoir plus important à l’homme et un droit plus spécifique à la femme. S’il a le double, il doit pouvoir subvenir aux besoins.” Et de préciser: “Nous sommes dans une situation où les sociétés contemporaines ne respectent rien de tout ceci. On se retrouve avec des hommes qui non seulement prennent le double mais ne se chargent jamais du reste.”

Le CNDH a dénoncé avec beaucoup de lucidité et de clairvoyance des drames inhumains qui se jouent chaque jour dans notre pays. Ce constat est un échec total qui éclabousse au passage le rôle inexistant joué par le ministère de la Famille, de la Femme et de la Solidarité mais aussi l’absence d’actions entreprises par un gouvernement chargé pourtant de donner corps à la Constitution. Un absentéisme qui relève au mieux d’un désintérêt total pour la question de la femme, au pire de l’incompétence des personnes chargées de ce dossier.

Messieurs et Mesdames les politiciens, Monsieur le chef du gouvernement, si ces recommandations ne vous conviennent pas, grand bien vous fasse, mais ayez au moins la décence d’en proposer d’autres, histoire d’alimenter le débat, plutôt que de le clore à coup de fustigations. Le Maroc a cet avantage qu’il ne prône pas la pensée unique et s’inscrit dans une tendance démocratique. L’ijtihad n’est pas possible selon vous ? Très bien, dans ce cas, veillez à appliquer à la lettre ce que prescrit la loi coranique concernant l’héritage et obligez les hommes à nous mettre à l’abri du besoin. Ceci dit, on se demande comment vous pourriez relever ce défi quand on sait que les pensions alimentaires peinent à être versées et que quand elles le sont, elles sont bien en deçà des besoins. Et que dire des veuves… Vaste sujet.

Pour en revenir à l’héritage, il suscite un débat sain et salutaire dès lors que l’objectif poursuivi est la justice. La justice, une valeur chère à l’islam, qui nous a d’ailleurs valu le droit, femmes marocaines, de demander le divorce, interdisant au passage aux hommes de nous répudier ou de prendre une seconde épouse sans même nous consulter. Selon Tarik Ramadan, une remise en cause du mécanisme de l’héritage demeure nécessaire, car son application littérale peut donner lieu à des injustices, ce qui va à l’encontre de l’esprit et de la lettre du Coran. Celui-ci n’hésite d’ailleurs pas à mettre en lumière ce qu’il nomme “la masculinité du rapport au texte coranique”.

Une question légitime donc quand on avance sur le terrain miné de l’égalité et de la parité. Plus qu’une question d’ouverture d’esprit, c’est une question de logique. L’égalité implique un ratio de 50/50. Si on n’est d’office pas d’accord avec cette répartition, alors rayons ce concept des agendas ministériels. Hormis la logique, il y a aussi la prise en compte du contexte actuel. Les femmes représentent la moitié de la population, elles travaillent, sont souvent chefs de foyer et ne vivent plus sous la tutelle des hommes depuis bien longtemps. Ne soyons pas obtus et ouvrons le débat.

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