Samira Sitail, à coeur ouvert

A l’occasion du 10 octobre, journée dédiée à la femme marocaine, Samira Sitail, la grande dame des médias marocains s’est confiée à moi dans une interview intimiste et surtout sans langue de bois.

 

Le 10 octobre, ça vous évoque quoi ?

Quand on est journaliste, ce jour nous parle forcément. Quoique je ne crois pas trop aux journées dédiées à une cause ou a une commémoration surtout pour une thématique aussi importante que celle-ci et connaissant les problématiques qui en découlent. Célébrer la femme une fois dans l’année, c’est bien, c’est l’occasion de faire le point ou même la fête.

Mais en même temps, on se dit que ces journées servent surtout à se donner bonne conscience sur des sujets sur lesquels soit on ne veux pas changer les choses, soit nous sommes impuissant à le faire.

Vous souvenez-vous de votre état d’esprit ce jour-là ?

Sur le plan journalistique, c’était un discours très exaltant, porteur de beaucoup d’espoir. Tout d’un coup, on se projetait dans l’avenir. C’était un moment très fort, pas uniquement pour les Marocaines, mais pour toutes les femmes , notamment dans les pays arabo-musulmans. C’est d’ailleurs pour cette raison que cela nous a dépassé, en termes d’impact médiatique. Je me souviens des articles et des commentaires de l’époque : Mohammed VI représentait désormais un exemple à suivre pour certains chefs d’Etat. Mais il en dérangeait d’autres aussi, car il venait de démontrer qu’en préservant notre identité musulmane, nous pouvions réussir à mener à bien une telle réforme en tenant compte de toutes les sensibilités.

Sur le plan personnel, ce jour-là j’ai été confortée dans la décision que j’avais prise, des années auparavant, de m’installer définitivement au Maroc, et d’y rester.

Être marocaine, ça veut dire quoi pour vous ?

Contrairement à certains, qui crachent allègrement sur ce qu’ils sont, sur ce que nous sommes qui crachent allégrement sur ce qu’ils sont, sur ce que nous sommes, je ressens une énorme fierté à être marocaine.

Et je crois que le fait de ne pas être née au Maroc a stimulé encore plus l’attachement qui est le mien à mes racines.

On retrouve cela chez la plus part des marocains qui sont nés et qui ont grandi à l’étranger.

Je crois qu’Il n’y a rien de plus fort, de plus beau que la fierté de se reconnaitre à travers ce drapeau qui est le notre.

Regardez les américains par exemple. La manière dont ils affichent leurs couleurs sur la façade de leur maison, leur casquette, leurs vêtements !

Ce drapeau, c’est ce qui nous unit alors que d’une région à l’autre, il y a une telle diversité ! Culturelle, cultuelle, géographique, … tant de diversités et pourtant, une telle complémentarité ! C’est le Maroc qui nous fait tous nous retrouver, quelque soient nos différences ou nos divergences et cela, ca n’a pas de prix… Vient ensuite le fait d’être une femme et de cultiver un idéal pour ce pays. Et si je devais dire ce que c’est que d’être marocaine aujourd’hui, je crois que cela tiendrait en un mot : combativité !

Combativité et engagement. Et ce n’est pas parce qu’on pilote un avion, qu’on sait lire et écrire, qu’on occupe des fonctions ministérielles qu’on est plus importante ou méritante que celle qui cultive son champ pour nourrir sa famille, bien au contraire !

La combativité de la femme rurale, pour l’avoir observée à travers mon métier, est autrement plus admirable.

J’ai un respect sans limite pour les femmes chefs de foyer . Si j’ai le plus grand respect pour la réussite des femmes en général, j’ai beaucoup plus de bienveillance pour celle qui se bat pour poser du pain sur la table chaque jour.

Elle contribue à la paix social dans notre pays, n’en déplaise aux hommes politiques qui voudraient les voir rester, les bras croisés à la maison, à admirer des lustres qu’ elles n’ont d’ailleurs pas les moyens de se les payer …

Le féminisme, ça vous parle ?

Oui, bien sur, même si je n’ai jamais été une féministe dans l’âme, mais plutôt une femme engagée. Avant d’avoir été moi-même confrontée à cette discrimination que connaissent bien des femmes, dans ma vie professionnelle, je considérais que nous avions tellement de problèmes à résoudre que le féminisme était un luxe que je ne pouvais pas me payer.

Je regardais avec beaucoup de respect les femmes engagées dans ce combat, mais aujourd’hui, je les admire encore plus et les remercie.

Elles ont été des précurseurs et malgré le dédain, les menaces, elles ont défriché un terrain alors miné. Qu’elles puissent être critiquées par une autorité gouvernementale, qu’on puisse fouiller dans leurs comptes pour voir quel organisme étranger les a financées, tout cela pour les faire taire… je trouve ça indigne et ça ne trompe d’ailleurs personne.

On ne leur rend pas suffisamment hommage et je ne parle pas évidemment de celles qui sont bien installées dans leur salon, autour de leur tea break «VIP » … Je parle de celles qui ont battu le pavé pour récolter un million de signatures au début des années 90.

Une action qui a fait grincer bien des dents à l’époque mais que feu Hassan II a pris en considération en tant qu’expression très forte de la société marocaine. Et Dieu sait qu’au début des années 90, il fallait oser sortir dans la rue, il fallait en vouloir et rien que pour ça, chapeau bas !

On dit que la femme est le pire ennemi de la femme. Vous confirmez ?

C’est tellement vrai ! Caricatural, mais vrai. Dans les moments les plus difficiles de ma carrière, jusqu’à ce que j’en vienne à occuper des postes à responsabilités, ce sont surtout des femmes qui m’ont combattue. On peut être sans pitié les unes envers les autres. En revanche, dès que je me suis vue confier plus de responsabilités, j’ai été confrontée aux hommes, lesquels ont une manière de raisonner très différente. Ils veulent jouer aux grands frères et vous disent « je vais te guider », « je vais te montrer comment faire », « je vais te coacher », et les problèmes commencent quand vous leur faites comprendre que vous n’avez pas besoin d’eux.

Votre premier geste militant de la journée ?

Faire le tri de mes poubelles. Ça vaut ce que ça vaut, car tout se retrouve mélangé dans la benne, mais c’est important à mes yeux.

Avons-nous la télévision qui nous ressemble ?

Qui nous ressemble, vraisemblablement pas toujours. Qui nous rassemble, oui. Mais ça, c’est aussi une caricature dans laquelle je ne veux pas tomber. Le discours politique selon lequel les télévisions publiques ne « valent rien » ne tient qu’au fait que ce sont des politiques qui le disent !

On veut des télévisions comme ce qui se fait à l’étranger ? Je réponds oui, et moi je veux des budgets comme ce qui se fait à l’étranger ! On veut des campagnes électorales comme ce qui se fait à l’étranger ? Donnez-nous des hommes politiques comme il y en a à l’étranger ! Ce tac au tac ne mène pas à grand-chose, mais il est le reflet d’une réalité. Faire de la télévision coûte très cher, demande beaucoup de moyens. Or, le budget de ma direction représente le budget moyen d’une émission sur une grande chaîne comme la BBC, elle-même rattachée à un grand groupe public. Nous avons au Maroc des télévisions qui regorgent de compétences, mais qui travaillent dans la limite des moyens qui sont les leurs. Cependant, je trouve qu’on est un peu trop sévères avec 2M, pour ne citer qu’elle. Nous avons un public qui nous suit, nous sommes classés par l’Eurodata 2012 qui comprends les 1.500 chaînes de télévision les plus regardées dans le monde ,dans les 30 premières chaînes les plus regardées . Faut-il pour autant se contenter de cela ? Bien sûr que non ! D’autant plus que nous avons cumulé un certain nombre de retards, faute de moyens que le gouvernement ne nous a toujours pas octroyé avec la mise en œuvre des nouveaux cahiers des charges.

La dessus, le gouvernement doit assumer ses responsabilités.

Comment luttez-vous contre les stéréotypes au sein de 2M ?

2M a pris un engagement public que personne, du reste, Ne lui avait demandé.

Il est né d’une réflexion au lendemain de la nouvelle Constitution qui consacre le principe de la parité.

Cette réflexion en interne a abouti le 8 mars 2013 à l’adoption d’une charte pour la parité.

Elle implique, au dela des aspects purement « quantitatif », que nous travaillons à une meilleure visibilité des femmes dans l’ensemble de nos programmes.

Un groupe de travail dirigé par une femme, Khaddija Boujanoui, la directrice financière de 2M , a été constitué et travaille actuellement à la mise en place d’un monitoring en interne pour suivre la mise en œuvre à l’antenne de cette charte.

Encore une fois, il y a un aspect quantitatif mais aussi un objectif qualitatif quand nous parlons de parité. Les femmes ne doivent plus prendre la parole pour parler uniquement santé, famille, enfants de la rue, même si cela est très noble et essentiel pour faire avancer notre société.

Elles doivent être mises en avant pour leur expertise en politique, en économie, dans le domaine de recherche… Le principal écueil à cette volonté est que les femmes n’ont pas toujours envie d’être médiatisées. Elles doivent au préalable consulter leur patron et même leur mari, leur famille… Cela dit, ça commence à changer.

Un exemple concret de lutte contre les stéréotypes au sein de vos programmes ?

Nous avons dû réagir pendant le Ramadan à la campagne publicitaire d’un gros promoteur immobilier qui mettait en scène un personnage qui tournait en dérision la polygamie et parlait en des termes que beaucoup, à commencer par moi-même, ont qualifié d’insultants à l’égard de la femme. Nous avons réagi très vite et appelé l’annonceur, en prenant le risque de le perdre, car il y a bien sur des enjeux financiers qu’on ne peut pas ne pas considérer.

Nous avons discuté avec lui et procédé à la modification du spot en le sensibilisant par la même occasion, ce qui n’est pas rien. Rares sont les médias ou entreprises qui sont en position de dire avoir opérer une telle démarche, encore une fois en prenant le risque de perdre un annonceur important.

Il y a des erreurs qui sont commises ou qui peuvent l’être. L’essentiel est de les reconnaître et de ne plus les reproduire.

En tant que média de masse, vous servez-vous de votre influence sur les mentalités pour soutenir la cause de vos combats ?

Nous n’avons pas le droit d’afficher nos combats, car cela suppose un engagement qui peut être mal interprété.

Mais la parité et l’égalité des sexes, c’est pourtant un engagement.

Oui, mais c’est avant tout un engagement sociétal. Nous avons, il est vrai, des sensibilités qui nous amènent à nous intéresser aux femmes, par exemple. Mais ce qu’il faut savoir et comprendre, c’est que nous le faisons par rapport aux sensibilités de la société ou de l’engagement des institutions elles mêmes. Lorsque vous vous intéressez à la problématique posée par les petites bonnes et que vous mettez la lumière de manière continue sur cette législation qui doit changer, sur ces textes de lois qui traînent dans des tiroirs ministériels, il ne s’agit pas d’un combat personnel. C’est la bataille de toute une société pour la justice, l’équité, la lutte contre l’ignorance et la dignité.

En tant que média important nous nous intéressons à un sujet en tenant compte de la température prise au sein de la société marocaine. Nous avons ainsi traité de l’affaire Amina Filali, ou du cas des petites bonnes assassinées et nous avons été très suivis par le public. C’est la preuve que celui-ci est sensible à ces questions et les juge importantes.

Dans la logique de la parité et de l’égalité des sexes, êtes-vous pour la discrimination positive à l’égard des femmes ?

Je ne recrute pas une femme parce que c’est une femme. Posons la question autrement. Si je reçois un homme et une femme à compétences égales pour un même poste, choisirais-je la femme parce que c’est une femme ? Non, je les mettrai en compétition et je choisirai le meilleur. Ce n’est pas rendre service aux femmes et à l’avancée de leurs droits que d’agir de la sorte. Je pense, par exemple, au quota installé au Parlement, qui dessert selon moi la cause des femmes. On y trouve certes des Marocaines très brillantes, très engagées, et ce au sein de toutes les formations politiques sans distinction.

Mais à côté de cela, certaines n’ont rien à y faire et elles s’y affichent d’ailleurs rarement.

D’après madame Hakkaoui, ce sont les petites bonnes et les femmes au foyer qui constituent la majeure partie des téléspectateurs étant donné que les hommes, eux, travaillent ou prient à la mosquée pendant ce temps-là. Vous confirmez ?

Ces propos sont d’un tel mépris, qu’y répondre m’abaisserait à un niveau tout aussi méprisable…

De vous à nous

Si c’était à refaire ?

Je n’y changerais rien. Je n’ai pas de regrets mais plutôt le goût de choses inabouties. Si je devais changer les choses, c’est que j’aurais sacrifié certains de mes principes, de mes valeurs. Or, je ne sacrifierai jamais rien.

Votre philosophie de vie ?

J’ai bien changé avec le temps. Il y a 20 ans, c’était « fonce », aujourd’hui c’est « fonce, mais en essayant de ne pas tomber », car avec le temps, j’ai de plus en plus de mal à me relever quand je tombe.

Une femme qui vous inspire ?

J’en citerais deux. Au Maroc, la princesse Lalla Meryem, parce qu’elle a des principes et des valeurs et ça, les gens le sentent bien à travers ses engagements. Il y a dans son parcours une constance rare. Elle a été précurseur dans le domaine social et certains l’oublient. Depuis qu’elle a 16 ans, elle a géré beaucoup de dossiers de manière efficace et non protocolaire, le plus souvent loin des caméras et des photographes.

De plus, elle est très belle et il y a beaucoup de fierté chez les marocains à la voir nous représenter, notamment à l’étranger.

La seconde personne que j’admire particulièrement c’est Hillary Clinton pour sa réussite et sa capacité à rebondir dans un monde d’hommes sans pitié. Je l’ai trouvée extraordinaire dans sa maîtrise des dossiers de politique étrangère quand elle était secrétaire d’Etat. Quel charisme ! Je l’ai côtoyée lors d’une interview il y a deux ou trois ans et j’ai été bluffée par la modestie de la secrétaire d’Etat de la première puissance mondiale. Ça fait du bien de rencontrer des gens comme ça, car ils sont la preuve qu’on peut être très puissant et rester accessible et faire preuve d’humilité. Certains de nos politiques en manquent. Je leur en souhaite… beaucoup.

Votre livre de chevet ?

Je suis en train de lire « Merci pour ce moment », de Valérie Trierweiler.J’ai été curieuse de savoir comment Cette première dame un peu à part, avait mis des mots à sa terrible vengeance, car il ne s’agit que de cela .

Cela m’a beaucoup intriguée, d’autant que j’avais eu l’occasion de la rencontrer au cours d’un déjeuner à Rabat, lors de la visite officielle de François Hollande au Maroc.

J’avais apprécié cette rencontre avec une femme journaliste qui se retrouvait à l’Elysée et qui n’arrivait pas, semble t’il, à trouver ses marques.

On découvre la vengeance d’une femme trahie qui vient donner le coup de grâce à un homme à l’image déjà fortement écornée. Je trouve ce livre très courageux et très cruel à la fois.

Votre film fétiche ?

J’adore le rêve qu’offre le cinéma et mes goûts sont assez éclectiques. Je crains de faire peur à vos lectrices en disant que j’adore Al Pacino dans « Scarface » et que je connais par cœur toutes ses répliques. Et puis plus récemment, j’ai adoré « Jasmine », de Woody Allen, un film que toutes les femmes devraient voir. On s’y retrouve dans des réflexes, des paroles qu’on a toutes pu avoir à un moment ou un autre.

L’hypocrisie et Les mensonges dans lesquels certains s’obligent à vivre. La culture des apparences, la richesse, la position sociale : que ne fait t‘on en leur nom ! Ce film me rappelle certaines de mes compatriotes pour lesquelles les beaux bijoux, les sacs de luxe et les voyages en première classe valent tous les sacrifices, y compris d’accepter d’être malheureuse pour les avoir. Un film tellement drôle sur la futilité des choses.

Samira Sitaïl et…

… la religion

Elle occupe une grande place dans ma vie. Mais c’est ma vie intime, c’est en moi et je n’ai pas envie de partager cela.

… le pouvoir

Ça peut faire très très mal. Il y a différents pouvoirs. Celui de l’argent est factice… Il en faut, c’est comme ça que le monde tourne, mais avoir du pouvoir parce qu’on a de l’argent est la plus grosse perversion qui puisse être. Parce qu’ils ont de l’argent, on trouve les gens beaux alors qu’ils sont moches, on les trouve intelligents alors qu’ils sont sans cervelle.

Ensuite, vient le pouvoir politique. Celui la peut faire mal quand on s’en approche, ou qu’on approche ceux qui l’exercent de trop près. Il faut savoir garder la bonne distance.

… les hommes

Mon mari tient une place très importante dans ma vie, personnelle et professionnelle, par son soutien et ses encouragements. Sans doute n’aurais-je pas tenu sans son soutien, dans les moments les plus violents et parfois même dangereux, car j’ai reçu des menaces plusieurs fois. Sinon, j’ai toujours eu des rapports très normalisés avec les hommes. Il n’y a pas d’opposition à cultiver car Dieu nous a fait complémentaires, l’un a côté de l’autre et non l’un contre l’autre. Or, nous vivons dans une société dans laquelle on a instrumentalisé la question de la femme, notamment à travers la religion, en cultivant le mensonge et la manipulation.

Voyez ou cela a mené le Soudan, la Somalie, l’Irak, la Libye…

Mais les Marocains ne sont pas dupes.

Tout en restant traditionnels et très attachés à leur culture, leur pratique religieuse, ils tiennent à leur liberté et ne sont pas prêts à se la laisser confisquer.

… la famille

Mes enfants. On ne va pas inventer des mots pour dire ce qu’on ressent… C’est du domaine du viscéral, de l’affectif, de l’émotion. Othman et Ines, les plus belles choses qui me soient arrivées dans la vie. C’est ma stabilité, mon repère, la lumière qui illumine ma vie.

Publicités