La saison des amours

Les beaux jours sont enfin là, et avec eux, la perspective d’un moral qui remonte en flèche et de kilos en chute libre. Car qui dit printemps, dit culte du corps et course à la minceur pour être sûre d’être la plus belle pour aller bronzer. Au fur et à mesure des degrés qui grimpent, les jupes se raccourcissent, les jambes se dévoilent, les bras se dénudent et dans les rues, les commentaires fusent à tout va…

Un jour, une amie parisienne est venue me rendre visite à Casablanca. En flânant dans la ville, elle a eu droit, elle aussi, à son lot de sifflements et autres bruits étranges, de compliments sur sa poitrine généreuse “tbarkallah”, sa peau laiteuse, ses cheveux clairs et ses yeux bleus…De retour chez moi, le soir venu, j’ai retrouvé une jeune femme épanouie, radieuse, qui me confiait nous envier à nous, les Marocaines, ce quotidien de femmes complimentées à chaque coin de rue, elle qui, à Paris, sombrait dans l’anonymat et l’indifférence générale.

Ainsi, nous, les Marocaines, serions à côté de la plaque ?Nos hommes seraient en fait de vrais Dons Juans qui savent parler aux femmes et, ingrates que nous sommes, nous ne saurions pas apprécier à leur juste valeur leurs tentatives de séduction ? À moins que leur discours ne change quand ils s’adressent à leurs concitoyennes et que subitement, ceux-ci ne versent dans l’agressivité et la perversion…

Car remettons les choses dans leur contexte. Nous vivons dans un pays où le corps, cet intime et obscur objet de désir, est estampillé du signe “interdit”, et où certains religieux le qualifient de “fitna”. En résulte un profond sentiment de mal-être, de culpabilité et de honte. Un cocktail explosif qui déchaîne les passions. Car si nous continuons aujourd’hui, au XXIème siècle, de porter le fardeau du péché originel commis par Eve, nous devons aussi cohabiter avec ce corps qui nous indispose, nous trahit en séduisant malgré nous, à tel point que certaines décident de porter le voile pour être tranquille. Grosse erreur ! Car au vu de nombreux témoignages, il semble que cet attribut religieux ait des pouvoirs aphrodisiaques sur le mâle marocain. Combien d’entre nous, en se faisant siffler dans la rue comme de vulgaires femelles, ne nous sommes pas dit : “Mais qu’ai-je fait ? Ai-je malencontreusement trop chaloupé des hanches ? N’ai-je pas assez compressé ma poitrine sous mon chemisier ? J’aurais peut-être du réfléchir à deux fois avant d’oser ce col V !” ; ou encore “Ça doit être le rouge à lèvres, j’en étais sûre, je n’aurais pas du l’acheter !”… Encore une fois, la culpabilité, et pire que tout, l’auto-censure. Et cela n’est pas l’apanage des femmes célibataires, car la bague au doigt, nous y avons aussi droit ; au risque de frôler l’incident conjugal quand un mari froissé dans son orgueil préfère remettre en question l’attitude de son épouse plutôt que celle de ses congénères.

Alors, que faire ? Comment enrayer ce cycle infernal et briser cette chape de plomb qui nous étouffe, stopper ce harcèlement qui nous fait immédiatement abandonner la perspective d’une petite balade à pied ? Et pourquoi pas l’éducation sexuelle ? Il serait tout de même temps d’appeler un chat un chat et de cesser de maintenir cette société, et ses générations à venir, dans ce climat de non-dit et de hram. Nous n’avons pourtant aucune raison de rougir de notre corps… Berceau de l’humanité ! Souvenons-nous en et faisons en sorte de rappeler à nos hommes, petits et grands, qu’ils sont issus de ce corps ! Mais pour cela, encore faut-il que nous nous respections nous-mêmes et que nous cessions de transmettre à nos enfants ce même discours moyenâgeux, irrationnel et profondément machiste. Ces hommes sont peut-être à blâmer pour leurs attitudes irrévérencieuses, mais les principales coupables, c’est nous ! Car aujourd’hui, plus que jamais, la femme est la pire ennemie de la femme.

Publicités