Farida Khelfa, papillon de nuit

Dans les années 80, elle était l’égérie des plus grands couturiers français, de Gaultier à Yves Saint-Laurent en passant par Azzedine Alaïa. Aujourd’hui, Farida Khelfa, l’icône beur de toute une génération, se consacre au cinéma et filme le printemps arabe. Pour FDM, elle revient sur son parcours hors du commun.

Vous êtes issue d’une famille d’immigrés algériens et vous êtes née en France. Quels souvenirs gardez-vous de votre enfance aux Minguettes ?

Des souvenirs heureux et malheureux comme chacun. Mais j’aimais beaucoup les Minguettes enfant. Je trouvais fantastique d’avoir une baignoire et le chauffage central. J’aimais monter à pied jusqu’au 15ème étage et regarder le vide, alors qu’aujourd’hui j’ai le vertige avec 10cm de talons.

A 16 ans, vous décidez de tout plaquer pour aller à Paris. Pourquoi prenez vous cette décision et l’avez-vous regrettée un jour ?

J’ai pris cette décision pour vivre ma vie. Je n’avais aucun avenir là bas. Je n’ai jamais regretté d’être partie? en revanche j’ai cette nostalgie de l’enfance quand je prends le RER (ce qui est rare) et je m’imagine la vie de tous ces gens qui rentrent chez eux. J’ai quelques fois eu envie d’aller au bout de la ligne pour voir et retrouver ces sensations liées à l’enfance.

Quels sont les épisodes marquants de cette vie de bohême ?

Tout. C’est la vie… On vivait de rien et tout passait, c’est probablement ça la bohème. Ne penser qu’à s’amuser, sortir, s’habiller, sans jamais s’inquiéter de rien.

Vous êtes vous réconciliée avec votre passé ?

Est-ce que l’on se réconcilie avec le passé? Le passé est passé par définition. On fait avec, mais aujourd’hui tout va bien.

Avez-vous gardé des liens avec votre famille et si oui quel regarde porte-t-elle sur votre vie ?

Bien sûr, je suis proche de mes frères et sœurs, mais nous sommes une grande famille donc j’en vois quelques uns plus que d’autres. Nous sommes très pudiques dans notre famille, personne ne fait de commentaire sur ma vie, ni moi sur la leur. C’est comme ça et ça me plaît ainsi.

Vous dites dans une interview pour les Inrokuptibles que vous avez mis beaucoup de temps à vous sentir normale. Pourquoi ?

Je ne me sens toujours pas tout à fait normale. La notion de normalité est très réductrice. Je préfère la marge… Ce qu’on note dans la marge c’est l’essentiel, c’est ce qui m’intéresse.

On met souvent en garde les jeunes filles contre le monde de la nuit pourtant c’est ce monde là qui vous a ouvert les bras. Qu’en pensez-vous ?

Oui je suis tombée sur des gens bienveillants, il faut dire que la grande majorité était homosexuels. Et les homos sont tout à fait bienveillants envers les jeunes filles.

Le palace, c’est un lieu mythique des nuits parisiennes des années 80 mais, c’est aussi un lieu incontournable dans votre vie. Racontez nous pourquoi ?

Parce que c’est là que j’ai rencontré tous mes amis qui le sont encore aujourd’hui. Et que c’était un lieu où la barrière sociale n’existait pas. Où personne ne vous jugeait et c’est ce qui m’a plut au Palace et à Paris.

Rien ne vous prédisposait à devenir mannequin et pourtant… Qu’en dites vous avec le recul ?

Que j’aurais dû travailler avec tous ces grands photographes et essayer de faire vraiment une carrière. Mais ce n’est pas ce qui m’intéressait. Je voulais m’amuser, c’est ce que j’ai fait.

Vous êtes le premier mannequin beur à avoir défilé sur les podiums. Quel souvenir en gardez-vous ? Que représentait la mode pour vous à cette époque ?

La mode ne représentait pas grand chose quand je suis venue à Paris. A part Saint-Laurent, je ne connaissais personne. J’ai tout découvert à Paris. Mais j’ai toujours aimé m’habiller bien, c’était très important pour moi.

Quel est le créateur qui vous a le plus inspiré ?

Azzedine et Jean-Paul ( je vous laisse deviner leur noms)

Vous êtes une figure mythique de la mode, mais vous faites aussi beaucoup de films en tant qu’actrice et réalisatrice. Que vous apportent l’une et l’autre de ces passions ?

J’ai découvert la réalisation en faisant un portrait de Jean-Paul Gaultier pour la série Empreintes et j’ai adoré. C’est tellement agréable de faire l’actrice.

Vous avez tourné en 2012 un documentaire sur le printemps arabe en Tunisie. Pouvez-vous nous en dire quelques mots ?

J’ai été subjugué par cette jeunesse tunisienne, éduquée, qui a fait la révolution avec des livres et non pas un livre. J’avais envie de connaître ces jeunes gens et j’ai découvert des artistes, des étudiants, des profs, des danseurs. Un monde que l’on ne soupçonne pas en occident quand on évoque le monde arabe. Il me fallait absolument les montrer et je l’ai fait comme une urgence. Je suis partie avec mon cadreur et nous avons tout tourné en une semaine.

Etes- vous sensible à la condition des femmes arabes ? Vous sentez vous proche de leurs souffrances, de leurs revendications, de leurs espoirs ?

Bien sûr, au départ je suis une femme arabe, ensuite j’ai eu un passeport français. Je les comprends et elles ont raison d’espérer car le monde d’hier n’existe plus. Mais je ressens aussi fortement les souffrances des hommes issus du monde arabe, qui ont un poids tellement lourd à porter. Cette place qu’on leur donne est intenable.

Que pensez-vous de l’avènement de ces gouvernements islamistes dans certains pays du monde arabo musulman ?

La religion doit rester dans la sphère privée et non se soustraire à la loi et la politique. C’est un mélange des genres du monde antique et tout à fait inadapté à l’évolution démocratique.

Qu’est ce qui vous révolte ?

La violence.

Qu’est ce qui vous donne de l’espoir ?

La vie.
Quelle est votre philosophie de vie ?

Je n’ai pas de philosophie de vie. J’essaie de m’adapter à chaque changement dans ma vie et ce n’est pas facile. Mais avons-nous le choix ?

Quand vous vous retournez sur votre vie, quelle est la première pensée qui vous vient ?

Je ne me retourne pas, j’ai peur de tomber.

Et quand vous regardez de l’avant ?

J’essaie de vivre l’instant c’est déjà pas mal. Chaque chose en son temps.

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