Avortements en eaux troubles

Portes closes à Marina Smir, et pas de bateau à l’horizon…

Mercredi soir, la veille de la présumée arrivée du bateau de “Women on Waves”, j’arrive à Smir. Dans le parking de la marina, deux fourgons de police sont garés et des agents en civil bavardent tranquillement. A priori, rien à signaler… Jeudi matin, la situation a évolué. Les portes d’accès au port sont désormais fermées et bien gardées par des policiers en uniforme qui en refusent l’accès. Je raconte vouloir boire un café au bord de l’eau en admirant les bateaux, mais on me prétexte en retour un exercice de l’armée. Je dois prendre mon mal en patience et attendre qu’il soit 13h.

Au coeur de la manifestation

A l’approche de l’heure présumée de l’arrivée du “bateau de la mort”, comme le surnomme déjà une certaine presse conservatrice et anti-avortement, plus d’une centaine de manifestants attend devant les grilles de la marina. Militants desdroits de l’homme, pro-vie, féministes, islamistes… tous sont venus manifester leur opposition à l’arrivée de ce voilier.

“Allahou akbar”, “Le droit à la vie du foetus, c’est ce que je veux !”, “Les criminels, partez !”, “La vie !”, “Non, non, non aux criminels et aux tueurs !”, “Le droit à la vie est un don, l’avortement est une trahison”, hurle la foule avec passion.

Le loup est dans la bergerie

Les manifestants manquent de s’étouffer d’indignation en voyant débarquer Rebecca Gomperts, le médecin à l’origine du mouvement. Le visage fendu d’un large sourire et vêtue d’une jolie robe bleue à fleurs, elle distribue à qui n’en veut pas des communiqués de presse. En découvrant le logo de “Women on Waves” en en-tête des feuilles, la foule s’insurge et se précipite sur l’intruse. “No killers”, “Dégage”, “Assassins”, “Terroristes”, “La Constitution est en danger”, crie-t-on autour d’elle. Deux hommes en costume noir arrivent au niveau de la jeune femme : “Donnez-nous votre passeport madame !” La jeune femme refuse et le duo insiste à plusieurs reprises : “Vous êtes en situation illégale sur le territoire marocain, donnez-nous votre passeport !” “Je vais appeler mon ambassade”, prévient la militante hollandaise…

Tant bien que mal, les forces de l’ordre constituent une barrière de gendarmes. D’un côté, les manifestants anti-avortement et de l’autre, Rebecca Gomperts, entourée de journalistes espagnols, français et marocains qui s’arrachent ses commentaires. A tous, elle répète en boucle le numéro de téléphone que peuvent appeler les Marocaines pour se faire aider à avorter, et donne également le nom du médicament disponible en vente libre en précisant la posologie à respecter pour se faire avorter soi-même. Puis, c’est au tour d’Ibtissame Lachgar, cofondatrice du Mouvement Alternatif pour les Libertés Individuelles, de faire son entrée, accompagnée d’une députée hollandaise : Liesbeth van Tongeren. Après quelques furtives déclarations à la presse, les militantes repartent bien vite. 15 heures, fin de la manifestation. La foule se disperse dans le calme…

Coup de théâtre
Alors qu’on attendait sa venue pour le jour même, comme l’avaient annoncé les deux associations, “Women on Waves” et le MALI, le bateau était en fait amarré à Marina Smir depuis plus d’un mois ! Après avoir appris à leur plus grande surprise la présence du voilier dans le port, les autorités ont procédé à sa fouille avant de sommer le capitaine de quitter les eaux marocaines, malgré des papiers en règle. Sur le quai, les militants se frottent les mains… Le bateau est parvenu à accoster au Maroc, la presse a réagi et a relayé l’information, le buzz a fonctionné… Pari réussi ?

Epilogue…
Certes, “Women on Waves” et le MALI ont réussi leur pari en parvenant à réaliser un coup médiatique. Mais leur message est-il parvenu à convaincre les Marocains ? Rien n’est moins sûr. Sur le site de l’association, on déclare que d’ores et déjà, des centaines de Marocaines ont appelé la hotline mise en place pour elles, et qu’elles ont pu écouter un message automatique enregistré en arabe leur indiquant la manière de procéder pour avorter. Quelques jours après la manifestation, le numéro ne fonctionne pas. “Votre correspondant ne peut être joint”, répète inlassablement l’opérateur… Et en passant par le site de “Women on Waves”, on peut, paraît-il, bénéficier d’une consultation en ligne et recevoir une ordonnance médicale établie par un médecin… moyennant la somme de 90 $ ! Faute d’avoir réussi à sensibiliser les Marocains à la nécessité de l’avortement, “Women on Waves” est tout juste parvenue à exacerber le chauvinisme, le patriotisme et la religiosité des citoyens qui ont vu en cette action une intrusion étrangère dans leur politique et dans leur pratique de l’islam. Sans compter qu’aujourd’hui, selon un communiqué publié sur le site internet de l’association hollandaise, “Women on Waves” et le ALI entendent porter plainte contre le Maroc, pour violation de leur liberté d’expression ; et de ses propres lois, pour avoir obligé le bateau à quitter le port sous escorte. Alors, pari éussi ? Permettez-nous d’en douter et de déplorer par la même occasion les dommages collatéraux causés par l’action conjointe de “Women on Waves” et du MALI… notamment le sabotage du travail de l’AMLAC, immédiatement associée à cette action, bien que celle-ci se défende d’approuver cette manière de faire.

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