Nadia El Fani, l’agitatrice de consciences

Nadia El Fani, réalisatrice tunisienne exilée en France, incarne tout ce que es islamistes abhorrent : la laïcité, pire encore, l’athéisme. En ces temps troubles où il ne fait pas bon prôner les libertés individuelles et d’expression, la parole à une femme qui entend rester libre envers et contre tous, au péril de sa vie.

Quand votre documentaire “Ni Allah, ni maître”, rebaptisé “Laïcité inch’allah”, sort en salle en Tunisie en juin 2011 et cristallise la haine des islamistes, comment expliquezvous ce déchaînement de violence ?
Nadia El Fani : Nous avions en fait déjà fait la première mondiale du film, fin avril, à la clôture d’un festival à Tunis. La projection s’était très bien passée et nous n’avons eu à déplorer aucun incident. Pourtant, le film était annoncé avec le titre “Ni Allah, ni maître”, et non pas “Laïcité inch’allah”, comme il a été renommé par la suite. Il y avait aussi beaucoup de monde dans la salle, même des islamistes, et nous avons eu un débat très intéressant à la fin de la projection. Ce qui a mis le feu aux poudres, c’est lorsque j’ai donné une interview sur Hannibal TV, dans le cadre de laquelle on m’a demandé de redire à l’antenne ce que je dis dans le film, à savoir que je suis athée, et que j’estime qu’entre les islamistes et moi, c’est la guerre ; j’entendais par là une guerre politique, dans le sens où nous ne partageons pas le même projet de société. Quand le film a été projeté en juin, c’était dans le cadre d’une manifestation organisée en soutien aux personnes du monde artistique. A cette époque, de nombreux artistes étaient déjà attaqués, des vernissages d’expos saccagés, des pièces de théâtre empêchées d’être jouées… En juin 2011, on pouvait déjà s’inquiéter des violences des salafistes. Quand j’ai appris que la salle de cinéma était attaquée, je n’étais pas à Tunis, mais en soin en France où j’étais hospitalisée pour mon cancer. Ce sont des amis qui m’ont appelée pour me prévenir. Les islamistes s’en sont même pris au public dont mon père faisait d’ailleurs partie.

Avez-vous été surprise par une telle réaction ?
Non, je n’étais qu’à moitié surprise car depuis deux mois déjà, je faisais l’objet de menaces. Je recevais même des appels injurieux à mon domicile à Paris, et je savais que les choses allaient très mal. Sur Internet, ils étaient déchaînés. Ils m’insultaient tous les jours dans des vidéos, ils détournaient mon image et me montraient en diable ou en truie. Comme j’avais perdu mes cheveux à cause de la chimiothérapie, ils m’appelaient “la truie chauve”. C’était assez horrible… Mais j’étais tout de même étonnée par une telle violence lors de la projection de mon film, car c’est la première fois qu’ils allaient jusque-là. Mais depuis, ils ont fait bien pire…

Que dénoncez-vous dans ce documentaire, et pourquoi avoir eu envie de le tourner ?
Je suis partie tourner ce film bien avant la révolution, en août 2010, pendant le Ramadan, justement parce que je sentais la montée de l’islamisation politique. Je n’ai rien contre les religieux ou les pratiquants, je pense que tout le monde a le droit des’exprimer. Qu’on soit athée ou croyant, tout le monde a le droit de vivre en paix, mais l’islam politique est un projet de société contre lequel je me bats. J’avais donc décidé de faire ce film parce que je voyais bien que celui-ci était en train de monter en Tunisie, et qu’il était protégé par la dictature de Ben Ali, celui-là même qui a autorisé un de ses gendres à ouvrir une adio qui diffusait le Coran du matin au soir. Sous sa dictature, nous étions déjà dans les concessions aux islamistes. Celui qui nous a imposé la coupure des émissions télévisées pour montrer l’appel à la prière cinq fois par jour, c’était aussi Ben Ali, et ça a duré plus de 20 ans ! Je voulais donc dénoncer l’hypocrisie sociale, les gens qui faisaient semblant de faire le Ramadan ; ceux qui ne le faisaient pas, mais avaient envie de vivre librement ; et ceux qui essayaient d’imposer cette pratique à tout le monde alors qu’il n’y a pas de raison pour qu’en 2012, dans une société moderne, on soit obligé d’appliquer une pratique, traditionnelle ou pas. J’estime que chacun est libre !

Vous êtes habituée à tourner des films qui traitent de sujets sensibles, voire tabous ; comme l’homosexualité, dans le cas de votre premier court-métrage “Pour le plaisir”. Sa diffusion avait-elle entraîné la même violence ?
C’était une petite comédie qui donnait à voir deux jeunes femmes qui sculptaient le corps d’un homme. Quand la nuit tombait, elles allaient se coucher, et on les voyait enlacées dans le même lit. Au fur et à mesure, la sculpture devenait un homme, un vrai, pour venir, à la fin du film, les rejoindre dans le lit. Ce film a été diffusé en 1990 en Tunisie et pour l’époque, c’était très subversif ! Mais peut-être parce qu’il était traité sur un ton humoristique, il n’a jamais suscité aucun scandale. Pour vous dire, il a même été diffusé à Constantine en Algérie, au même moment que les grandes manifestations islamistes qui avaient lieu à l’époque

Avez-vous été surprise quand les islamistes sont montés au créneau en Tunisie en faisant le grand ménage dans l’art et la culture, ou y avait-il des signes précurseurs ?
Après la révolution, les progressistes et les démocrates n’ont pas pris la mesure du double langage des islamistes. Or, je suis désolée de le dire, mais on a pu constater dans le monde entier que les islamistes se servent de la démocratie pour arriver au pouvoir, sans pour autant que leur projet de société soit en phase avec celle-ci. Quand on dit que la religion est au-dessus de tout et qu’elle s’applique forcément à tout un peuple, on n’est pas des démocrates, car la démocratie, c’est la volonté de tout un peuple ! Et cette dernière doit s’accompagner de débats contradictoires entre partisans de positions différentes, et ce, pour donner le choix aux gens. Ce n’est que suite à cela que l’on se plie à la décision de la majorité. Même si aujourd’hui les islamistes sont au pouvoir en Tunisie, j’estime que nous avons le droit, nous les modernistes,les progressistes, de proposer
d’autres options, et personne ne doit pouvoir nous empêcher de parler au nom du sacré ! Car oui, je pense que la liberté d’expression se place au-delà du sacré et qu’il n’y a pas plus sacré que le droit de critiquer ! Rien ne peut être légitime si le droit à la critique n’existe pas. A mon sens, c’est ça, la démocratie : c’est accepter la critique, qu’elle soit constructive ou pas, car chacun a le droit de donner son opinion. Le peuple est assez mature pour comprendre que nous tous sommes tunisiens, mais que nous ne sommes pas tous pareils, et qu’on a le droit d’avoir des opinions différentes et de les exprimer. Quant à ceux qui ne sont pas d’accord… si une exposition ne leur plaît pas, et bien qu’il ne rentrent pas dans la galerie ; si un film les dérange, qu’ils ne paient pas leur place de cinéma pour aller le voir ; si leprogramme à la télévision ne leur convient pas, et bien qu’ils zappent et passent à une autre chaîne ! Franchement, ce n’est pas très compliqué de vivre ensemble en paix si on est de bonne foi.

Comment imaginez-vous la suite des événements en Tunisie. Etes-vous confiante en l’avenir de votre pays ?
Depuis toujours, j’ai confiance en la lutte. Pendant des années, nous étions déprimés parce que nous ne nous pensions pas capables de trouver une issue à la dictature et pourtant, nous avons pu faire notre révolution et arracher notre liberté. Aujourd’hui, il faut qu’on comprenne que la lutte va continuer et que ce sera long. Tout ne s’est pas arrêté le 14 janvier, ni le 23 octobre, lors des élections que les progressistes ont perdues… Vous me demandez si je suis optimiste ? Non, je ne le suis pas. Je pense que malheureusement, nous avons encore de très dures batailles à mener et j’espère que nous rassemblerons tous nos forces pour y arriver. On a fait une révolution pour se libérer, pas pour recommencer à courber la tête et accepter qu’on nous bâillonne.

Vous avez récemment participé à un forum en Israël autour de la question des “droits des femmes face à l’intégrisme” et on vous l’a aussi reproché. Cela vous a-t-il étonnée ?
Non, bien sûr… Je suis une grande fille maintenant (rires), j’ai un certain âge, je fais des films depuis longtemps, j’ai toujours revendiqué mon statut de citoyenne libre, de cinéaste engagée, et j’ai toujours fait les choses en mon âme et conscience. Je ne fais partie d’aucun parti politique, je ne fais même pas partie des associations féministes que je défends et ce, afin de pouvoir rester libre de ma parole, de mes actes, et ne représenter que moi-même. Pour moi, un artiste est quelqu’un qui doit toujours pousser plus loin les limites, et explorer de nouvelles voies, quitte à se tromper, car je ne dis pas avoir toujours raison dans ce que je fais. Mais j’estime que là, je n’ai pas failli à mes engagements pro-palestiniens. J’ai été invitée par l’institut français et non pas par le gouvernement israélien ; et si cela avait été le cas, je n’y serais pas allée. D’ailleurs, jusqu’à présent, j’ai toujours refusé que mes films aillent dans des festivals en Israël financés par le gouvernement. Je les fais parvenir à des associations indépendantes palestiniennes ou israéliennes, car il y a aussi des israéliens progressistes, ou dans les territoires occupés palestiniens. C’est ma cohérence à moi. J’ai estimé ce déplacement nécessaire car depuis plusieurs années, je rencontre des Palestiniens d’Israël, ou même des Israéliens progressistes qui me disent combien c’est dommage de pratiquer le boycott culturel, car cela revient à les couper de notre parole. J’ai donc voulu aller porter une parole différente. Au cours de ce forum, j’ai dit ce que j’avais à dire sur la situation des Palestiniens, sur leur droit à avoir un Etat, et ma condamnation de la colonisation et de l’oppression de ce peuple.

De quel oeil voyez-vous la montée au pouvoir d’un parti islamiste au Maroc ?
Je pense que la situation est différente au Maroc du fait de la monarchie qui tire sa légitimité de l’islam. Je pense que la société civile, que ce soit au Maroc, en Algérie et en Tunisie, va devoir faire front commun pour rejeter la théocracie. Il va falloir que démocrates et progressistes de ces trois pays s’unissent pour faire front commun afin de se battre contre certaines choses. Ce n’est pas parce qu’on a une monarchie ou des islamistes au pouvoir qu’on ne peut pas demander une séparation de la religion et de l’Etat. Par exemple, en Turquie, c’est ce principe qui préserve la société civile. Si vous me permettez d’exprimer clairement le fond de ma pensée, il me semble qu’on n’a pas à imposer un régime religieux à tout un peuple quand au sein de celui-ci, une minorité, quand bien même elle est infime et qu’elle soit juive, chrétienne, agnostique ou athée, n’a pas envie de suivre les préceptes de l’islam. J’estime que la religion est une affaire privée, et c’est d’ailleurs comme ça que le Coran se conçoit, entre Dieu et sa créature. Chacun est libre de suivre ou pas une religion. Il va falloir qu’on arrive à poser ce principe fondateur de la démocratie. Par exemple, supprimer la loi qui interdit la liberté de jeûne au Maroc. Pour moi, c’est une loi liberticide, qui ne devrait pas exister dans une démocratie moderne. On peut très bien l’abolir car dans la société marocaine, il y a plusieurs composantes aujourd’hui, dont l’une ne veut pas suivre les préceptes religieux, et il n’y aucune raison de ne pas la laisser vivre.

Aujourd’hui des avocats ont porté plainte contre vous en Tunisie pour atteinte aux valeurs de l’islam…
Oui absolument, j’ai aujourd’hui six chefs d’accusation contre moi qui font que je risque cinq à sept ans de prison. Je suis dans le même cas que ces deux jeunes hommes qui ont pris sept ans et demi fermes pour avoir déclaré publiquement leur athéisme et avoir osé critiquer la religion. L’un d’eux s’est enfui en Europe et l’autre est malheureusement emprisonné. Je refuse de rentrer en Tunisie depuis un an car je ne fais confiance ni à la police, ni à la justice. On dit que j’insulte Dieu, que je porte atteinte à l’islam, à ses préceptes religieux, que j’incite à la haine des religions… Dans le cas du jeune homme emprisonné, il a été arrêté pour moins que ça. Je refuse de rentrer en Tunisie car je ne suis pas sûre d’en ressortir.

Vous avez mené de front la lutte contre la dictature, puis l’obscurantisme et un cancer du sein. Quel est le feu qui vous anime ?
J’imagine que c’est l’amour de la vie (rires) ! C’est maintenant, avec le recul, que je me rends compte du chemin parcouru l’année dernière. Quand j’étais dedans, il fallait que je m’en sorte, donc je ne réfléchissais pas trop. La révolution m’a fait du bien, le fait de me battre aussi…On peut dire – je touche du bois – que le cancer est derrière moi… et maintenant, je continue à me battre, mais contre les islamistes.

Quels sont vos projets pour l’avenir ?
Avec une amie cubaine photographe, nous avons tourné “Même pas mal”, un film documentaire dans lequel on me suit lors des projections de mon film, quand on me découvre un cancer, quand je me fais opérer, quand la révolution éclate… Sinon, je m’attaque à un nouveau scénario de fiction. J’y raconte l’histoire d’une jeune exilée tunisienne qui part à la recherche des tortionnaires de ses parents disparus sous la dictature de Ben Ali, et qu’elle retrouve en France, réfugiés dans les réseaux islamistes. Disons que c’est un thriller politique…

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