Fatima Mazmouz, work in progress…

 Une femme enceinte déguisée en super woman, qui danse le charki ou qui boxe en tenue de catcheuse… Bienvenue dans l’univers kitsch, drôle, subversif et surréaliste de Fatima Mazmouz. De Paris à Casablanca en passant par Oujda et Marrakech, l’artiste expose ses rondeurs maternelles avec humour et un sens aigu de l’introspection.

 Enceinte de 9 mois, vous vous mettez en scène dans un projet artistique intitulé « Made in Mode Grossesse ». Comment cette idée vous est-elle venue ?

 Tout d’abord, il faut savoir que mon travail artistique est complètement accolé à ma vie privée. C’est le lien entre mon intimité, ma vie de femme et les réalités politiques, sociales et culturelles que je vis, que ce soit en Europe ou au Maroc.

J’essaie comme tout le monde de comprendre ce qui se passe en soi, d’être en accord et en paix avec soi-même. Pour se faire, je reviens sur les pas de mon enfance et j’essaye de broder ma vie. Ce qui ressort de mon vécu en France, c’est une identité éclatée car de par mon parcours et mes origines, j’ai très vite été la cible de stéréotypes et de clichés, dus à l’incompréhension de deux cultures antagonistes qui se rejettent l’une l’autre.

Je porte tout cela dans mon  corps et c’est en essayant de recoller les morceaux que j’ai commencé un travail dans le cadre duquel j’aime à dire que « je me brode ».

Quand je suis tombée enceinte, j’ai commencé à travailler sur ma grossesse et mon corps. J’ai fait une première série de photos intitulée « portraits d’une femme enceinte : réflexion intime ». Tout mon travail regroupe des images qui témoignent d’un dialogue intérieur entre moi et moi, qui formulent, à un moment donné, un état, une réflexion.

En plus des enjeux existentiels d’une femme enceinte, je voulais également accomplir des enjeux artistiques et esthétiques. Mais évidemment, quand on est enceinte, le corps fait sa loi, la nature est plus forte et du coup j’étais très limitée. Il a donc fallu intégrer le fait qu’il y a des barrières qu’on n’a pas forcément envie de voir.

Vous avez associé vos deux grossesses à des projets artistiques et on vous découvre une première fois très introvertie dans « portraits d’une femme enceinte : réflexion intime »

 En réalisant la série « Portraits d’une femme enceinte », j’étais dans un univers introverti, dans ce que j’appelle des espaces de négociation, c’est-à-dire des espaces intérieurs où l’on négocie avec soi-même. Au terme de ce travail, je me suis rendu compte qu’on ne voyait jamais mon ventre de femme enceinte sur les photos, qu’il était presque nié.

Le projet de travestissement avec les caftans et les déguisements était prévu pour la première grossesse, mais je n’ai jamais été capable de la faire. A huit mois, je me suis dit ça suffit, sort de ton lit et fais le ! Je me suis rendue  au magasin farces et attrapes, un univers que j’adule, j’ai choisi les déguisements de wonder woman, blanche neige etc. Je suis rentrée chez moi, j’ai enfilé le costume de wonder woman et je me suis plantée devant mon miroir pour m’admirer… et là, Crac ! Rupture de la poche des eaux ! J’ai fait peur à mon bébé  (rires)! Comme quoi l’image n’est pas anodine. Elle est très forte et elle a un sens. Je me suis forcée à le faire et mon corps a dit non. Pour l’anecdote, j’ai failli arriver à l’hôpital déguisée en wonder woman et j’ai fait peur aux pompiers qui se sont demandés s’ils devaient m’emmener à Berrechid ou à la maternité ! (rires). Après mon accouchement, j’ai gardé l’idée du travestissement en tête mais sans aller plus loin. C’est à ce moment précis que j’ai compris que la grossesse en tant que telle me posait problème.

 A contrario, on vous découvre complètement décomplexée la seconde fois dans « Made in mode grossesse ». Expliquez nous cette mutation.

 Avec la deuxième grossesse, c’était différent. J’avais déjà élevé mon premier enfant et forcément des barrières ont sauté. J’assumais beaucoup plus certaines choses, notamment le projet de travestissement qui accompagne la série « Made in Mode Grossesse ». J’ai compris qu’il fallait être en accord avec ce qui se passe à l’intérieur de soi et qu’il fallait ouvrir le champ de la négociation avec son corps. Dans le cadre de ce deuxième travail artistique, mes formes sont épanouies et « super oum » débarque, un personnage de super maman avec des pouvoirs magiques qui revisite le monde de l’enfance. C’est une maman qui boxe, qui joue dans un jardin, qui casse les poupées, qui fait sa vie, mais une vie d’enfant en réalité. Elle occupe l’espace de manière plus présente que lors de la première grossesse. Son corps, c’est aussi le corps magique, le corps autoritaire, celui de la future mère, celui que nous portons tous dans notre inconscient collectif.

 

Le monde de l’enfance occupe aussi le devant de la scène dans votre travail artistique. Pourquoi ? Revendiquez vous le statut de femme-enfant ?

Peut-on être autre chose qu’une femme-enfant ? A quoi l’oppose-t-on cette femme enfant ? à la femme séductrice, la femme-femme, la femme de pouvoir… ? Je pense qu’on n’a jamais cessé d’être un enfant sauf qu’on décide de le formuler ou pas. C’est ce qui est dur avec la grossesse, on la reçoit en pleine figure. Parce qu’on met au monde cet enfant, on ouvre une brèche en nous-même et on  peut parfois découvrir des choses horribles. Dans mon cas, le fait d’avoir eu mon premier enfant a fait rejaillir des souvenirs profondément enfouis. Faire des enfants, ça sert aussi à ça, à renouer, qu’on le veuille ou pas, avec le passé. Ca peut être bien car ça peut nous soigner, réparer les injustices, se projeter… Mais ça peut être aussi l’inverse  et faire de gros dégâts car on peut très bien projeter sur l’enfant des réactions qu’on aurait voulu avoir étant enfant. A soi de trouver le juste milieu, de savoir où on s’arrête.

Votre rapport à la maternité semble être assez conflictuel…

 Tout ce travail démontre davantage une résistance au statut de la mère qu’autre chose. Avant d’entamer ce travail, j’étais contre la grossesse, car pour moi cela renvoie la femme à un état animal. Quand on est enceinte, on est dépossédée de son corps. Ce corps qu’on a passé toute sa vie à éduquer, à civiliser, à contenir dans des modes de pensées, ce corps auquel on a appris à s’asseoir comme ci, à se tenir comme ça…. Avec ce ventre de femme enceinte, plus rien de tout cela n’est possible. On se cogne en voulant se rapprocher de la table, on ne peut plus enfiler ses chaussures, ni ramasser quelque chose par terre… On est constamment devant nos limites physiques. J’ai vécu ma première grossesse en même temps que ma petite chatte. En l’observant se dandiner avec son gros ventre, je me suis dis qu’il ne me restait plus qu’à marcher à quatre pattes (rires). Voilà pourquoi j’ai rejeté le corps de la femme enceinte. Je me suis dit non ! je ne suis pas animale, je suis une femme ! et c’est ainsi qu’est née la série de photos « portraits d’une femme enceinte ».

 Ressentez-vous le besoin de désacraliser le statut de femme enceinte ?

 Oui, et d’autant plus que durant ma grossesse, j’ai été confrontée à des réactions très violentes. Une femme enceinte a un statut très fort, celui de la mère en work in progress, et cela lui confère une dimension presque divine. On dit bien que le paradis se trouve sous les pieds de la mère. Au Maroc, il faut cacher les signes de la maternité. Quand le ventre est trop proéminent, on insulte parfois sa femme ! J’ai entendu des maris dire à leurs femmes de cacher ce ventre qui leur fait honte. Il faut le dissimuler pour ne pas qu’on découvre l’intimité de cette mère en devenir. Mais dans le même temps, une femme qui ne donne pas d’enfant est asociale car le seul statut reconnu pour la femme au Maroc est celui de la mère. La jeune fille existe car c’est une mère en devenir  et d’ailleurs quand elle a ses règles, on lui fait une fête qui est très similaire à celle du mariage dans les postures et les codes. Les femmes divorcées ne sont pas admises dans la société et souvent elles éprouvent le besoin de justifier ce divorce. J’ai voulu aller plus loin et afin de désacraliser la femme enceinte, la montrer dans son quotidien. C’est une femme qui peut tout faire et dont n’a pas honte. J’ai voulu venir à bout de cette hypocrisie de la société marocaine qui si elle légitime le statut de mère veut oublier le moment où elle devient mère.

 L’humour peut-il faire accepter toutes les transgressions ?

 S’il y a une seule vérité c’est celle-là ! L’humour permet de réfléchir et de prendre de la distance avec un sujet. Grâce à l’humour, on peut suggérer une certaine manière de voir les choses sans pour autant imposer ce point de vue de force. L’humour est un très bon moyen de dire une vérité en prenant beaucoup de distance et dans mes séries, il est constant. Il répond à ma volonté de construire et de montrer.

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