Chékéba Hachemi, Afghanistan mon amour…

A 11 ans, elle traverse une montagne pour fuir l’Afghanistan au péril de sa vie. Plus tard, elle y reviendra pour faire connaître et conseiller le légendaire colonel Massoud, alphabétiser les femmes afghanes et faire porter leur voix en Occident. Chékéba Hachemi est un être à part, l’une de ces personnes que l’on ne croise qu’une fois dans sa vie et qui, par la force de leur seule volonté, peuvent soulever des montagnes et changer la face du monde et de l’histoire. Rencontre…

A 11 ans, vous fuyez Kaboul vers le Pakistan et pendant 10 jours, vous suivez un passeur qui menace de vous abandonner dans les montagnes. De quoi prenez-vous conscience à ce moment précis ?

Dès le premier jour de notre expédition, quand il commence à me crier dessus et à me dire qu’il va me vendre aux nomades, il a éveillé quelque chose en moi… Je me suis juré que j’arriverai jusqu’au bout et que je ne le laisserai pas me faire peur. Et par la suite, en grandissant, je ne laisserai plus jamais aucun homme lever ainsi la voix sur moi, invectiver contre moi comme il l’a fait et de manière totalement injuste.

Vous découvrez également la mort au cours de ce dangereux périple, et vous avez souvent côtoyé celle-ci au cours de votre vie…

Oui, et je ne le souhaite à personne. En ce qui me concerne, ça me permet de relativiser. Chaque jour qui passe, je me dis que je suis vivante et que c’est formidable.

En pleine guerre, vous n’hésitez pas à prendre un hélicoptère au péril de votre vie pour rejoindre Massoud dans les montagnes. Comment expliquez-vous le fait que vous soyez ainsi prête à braver la mort ?

Pardon pour les hommes car il y a bien sûr des types formidables sur terre… mais c’est vrai que quand nous, les femmes, faisons des choses, c’est avec nos tripes ! C’est aussi mon caractère depuis toujours. Je fais les choses, je fonce, sans me poser trop de questions. Quand je me retrouve dans une telle situation, mon moteur à ce moment-là, c’est l’injustice qui règne dans ce pays. A 11 ans, j’ai découvert la guerre, la destruction entière de villages… C’est ça mon moteur, ce qui fait que je fonce sans réfléchir au danger. Depuis que je suis maman de la petite Mariam, qui a bientôt 3 ans, je me dis que toutes les deux avons de la chance d’être de ce côté de la planète. Cette fameuse phrase qui dit que tout les hommes naissent libres et égaux ne veut rien dire à mon sens, et elle ne s’appliquerait pas à nous si nous vivions aujourd’hui dans la vallée du Banian, sans eau, sans électricité, sans rien à manger ; si j’étais totalement démunie au point de ne pouvoir acheter des médicaments pour soigner ma fille… Penser à ça, ça vous donne plus de niaque. L’essentiel, c’est de ne pas laisser passer cette chance qui nous est donnée de porter la voix de tous ceux qu’on ne voit pas.

Comment expliquez-vous votre caractère insoumis, vous qui avez pourtant grandi dans une culture où la femme n’a pas le droit à la parole ?

J’avais une maman qui n’était pas féministe pour deux sous dans le sens où on l’entend ici, en France, puisqu’elle n’a jamais travaillé, bien qu’elle ait tout de même élevé 11 enfants ! Quand nous nous sommes installés en France, elle me faisait comprendre que tout ce que je faisais à la maison, le ménage, la cuisine… était normal, que j’étais la fille et que les garçons n’étaient pas faits pour ça. Mais malgré elle, et ce, dès ma plus tendre enfance, elle m’a quand même appris à être féministe. Mon père est décédé quand j’avais 2 ans, laissant derrière lui une jeune veuve. Nous connaissons vous et moi le monde musulman et les cultures de ces pays traditionnels… elle aurait très bien pu se faire avoir par ses beaux-frères, ses fils aînés qui étaient déjà grands, et qui auraient pu prendre le pouvoir à la maison. Et bien pas du tout ! C’est elle qui gérait tout, qui décidait quand le moment était venu pour chacun de ses fils de fuir le pays pour échapper aux soviétiques, qui négociait leur sortie clandestine du pays avec les passeurs, qui marchandait avec les négociants les trois tonnes de charbon à nous livrer dans le jardin, qui supervisait les travaux de notre maison de Kaboul… C’est aussi ma mère qui a décidé du jour où nous prendrions toutes les deux la fuite vers le Pakistan et qui, à la mort de mon père, a décidé que l’héritage de celui-ci lui reviendrait, à elle et ses enfants, en privant ainsi ses beaux-frères qui l’ont traînée devant les tribunaux sans pour autant obtenir gain de cause. Depuis l’âge de 2 ans, j’ai l’image d’une mère qui gère tout, qui décide de tout et ces choses-là, aucune autre femme afghane de ma connaissance ne pouvait les faire. Malgré elle, de par son caractère, elle m’a montré qu’être féministe, c’est aussi ça ! C’est prendre le pouvoir là ou on ne vous attend pas… C’est la raison pour laquelle je reviens toujours, que ce soit dans « L’insolente de Kaboul » ou dans « Le guide des expertes », sur le fait que l’éducation dès la petite enfance est très importante pour exister en tant que femme.

Vous avez occupé un haut poste au sein du gouvernement afghan et vous avez mis en place l’ambassade d’Afghanistan à Bruxelles, ce qui ne vous a pas empêchée d’en claquer la porte plus d’une fois. Comment expliquez-vous qu’on vous ait « pardonné » ces écarts de conduite ?

Ça, c’est vous qui le dites ! En réalité, on m’en a fait voir de toutes les couleurs ! Quand j’ai été nommée première femme afghane diplomate en 2001, quand je suis allée voir Massoud en Afghanistan en bravant le danger, nous n’étions pas nombreux à être prêts à le faire.
J’étais la seule Afghane de la diaspora à emmener les journalistes en Afghanistan, à faire parler de Massoud, à donner la parole à sa femme, à faire porter leur voix en Occident. Donc, entre nous, je pense que Massoud n’avait pas le choix ! Je faisais des choses concrètes et il ne pouvait pas se permettre de bouder ça ! Bien sûr, dans d’autres pays, ça n’aurait pas été possible ; mais lui, il avait changé ! Il avait besoin des lobbies de femmes, de gens prêts à se bouger. Il m’a accordé sa confiance devant tous ses hommes et ça m’a donné une légitimité vis-à-vis des autres. Sinon, pour en revenir à mon poste à l’ambassade d’Afghanistan à Bruxelles, à cette époque, nous essayions d’installer une ambassade dans un pays où il n’y en avait jamais eu auparavant. Je ne veux pas jouer les humbles trop humbles, mais bon, quand même, j’étais la seule Afghane qui était éduquée, qui venait de France, qui connaissait aussi le terrain et qui était parachutée de la diaspora ! Alors ouvrir une ambassade à Bruxelles, qui d’autre mieux que cette Afghane aurait pu le faire ? C’est mon bagage, mon éducation, mon franc-parler, mon accès au savoir et aux groupes de lobbying qui m’ont donné la hargne nécessaire pour pouvoir m’imposer au sein du gouvernement afghan.
Parlons de l’association que vous avez créée en 1995, « Afghanistan Libre ». Comment se passe le travail sur le terrain au vu de la situation actuelle du pays et du retour des talibans au devant de la scène ?

En fait, ça se passe plutôt bien pour nous. Il y en a marre de ces ONG qui débarquent en Afghanistan avec des projets décidés à Washington, à Bruxelles, à Paris ou New York.
Il faut travailler avec les locaux, avec les moyens du bord et il faut surtout créer des projets en prenant en compte les spécificités de la culture et du terrain. Depuis 1995, nous montons des projets pour donner aux femmes l’accès à l’éducation et à la santé, sans pour autant que cela pose problème à leur mari, aux villageois et aux chouras du village. Pourquoi ? Parce que nous les impliquons tous. Dernièrement, nous avons créé un centre psychosocial pour les femmes ; chose qui n’a jamais été faite par les ONG en Afghanistan, alors que toutes les femmes afghanes souffrent de problèmes psychologiques. Pour nous, il est évident qu’avant de se lancer dans une activité génératrice d’emploi ou de formation, il faut d’abord se soigner. Nous avons organisé une réunion dans le village avec les hommes, les sages, les vieux, les chouras, et nous leur avons présenté le projet en leur disant : « Voilà messieurs, nous voulons monter ce centre, pour vous, pour assurer votre suivi… ». Et là, en se rendant compte de l’utilité de la chose, c’est d’eux-mêmes qu’ils nous ont dit : « Ce serait bien de faire ça aussi pour nos femmes ! ». Tu parles, bien sûr que c’était l’idée de faire ça pour vos femmes (rires) !
Ce projet a donc été accepté car il venait d’eux. Autre exemple parlant, à Barman. Il y a trois ans, plusieurs jeunes filles ont passé leur bac dans les écoles d’Afghanistan libre. Nous avons voulu les aider à pousser plus loin leurs études et pour se faire, il fallait convaincre leurs parents de les laisser aller en ville pour y faire leurs études supérieures. Mais comme vous le savez, dans un pays où la ville la plus proche est à trois heures de route, où il n’y a pas de transport en commun, pas de sécurité et beaucoup de qu’en-dira-t-on, c’est mission impossible. Nous avons donc proposé aux parents de désigner un homme du village, en l’occurrence un oncle au chômage, pour assurer leur transport du village à la ville, sachant que nous lui fournirions une voiture et de l’argent pour l’essence. Ils ont tous accepté sans hésitation ! Nous sommes ainsi venus à bout de tous les obstacles et aujourd’hui, ces jeunes filles sont diplômées et sont sages-femmes ou institutrices. Ce sont des choses que les grosses ONG avec des moyens financiers bien plus importants que les nôtres sont incapables de faire car on a l’impression que tout ce qu’on a fait au Kosovo peut être reproduit à Kaboul, à Bagdad ou à Casablanca.

Concrètement, quelle est la situation des femmes afghanes ?

La situation des femmes afghanes est catastrophique. Les talibans reviennent et leur première cible sont les femmes. Nous avons d’ailleurs toujours été les premières victimes et ça a commencé avec les Russes. Aujourd’hui, la communauté internationale a décidé de quitter l’Afghanistan, en laissant le pays sans aucune stratégie, en ne sachant pas quoi en faire et en négociant même avec les talibans. Les femmes sont les grandes absentes de ces négociations, alors que leur avenir est en jeu, que c’est sur elles qu’on jette de l’acide quand elles vont à l’école, ce sont elles que les kamikazes assassinent sur les places de marché en se faisant sauter, ce sont elles que les talibans massacrent quand elles vont travailler… On est dans une situation chaotique, on ne sait pas ce qu’on va devenir et on les entend parler de retrait des troupes internationales comme s’ils avaient réussi leur mission alors qu’ils n’ont fait qu’échouer depuis 10 ans ! Ils ont dépensé de l’argent dans des rapports, des conférences, des experts qui viennent de leurs pays… Il n’y a jamais eu aucune stratégie pour l’Afghanistan car cette stratégie dépend de chaque campagne électorale d’un pays occidental. Chacun fait ce qu’il veut dans ce pays.
Il ne faut pas oublier qu’en 2001, lorsque l’Afghanistan et les Afghans ont décidé de collaborer avec la communauté internationale contre le terrorisme, incarné par al-Qaida et les talibans, le deal était qu’on reconstruise le pays. Aujourd’hui, les troupes partent et le laissent dans le chaos, sans eau, sans électricité, et selon les chiffres des Nations unies, à la tête du classement mondial avec le chiffre le plus élevé de mortalité infantile, féminine et d’analphabétisme.

Depuis toutes ces années que dure votre combat, quelle a été votre plus grosse désillusion ?
Malgré le fait d’avoir passé deux années et demie à Kaboul au poste de conseillère économique de la présidence, malgré le fait que c’était un poste très important, que j’étais en contact direct avec la communauté internationale, que je parle en français, en anglais et que je baragouine même en allemand… je n’ai pas réussi à mettre autour d’une même table tous les acteurs de la communauté internationale. Je me dis aussi que si moi, avec ma grande gueule, mon niveau d’éducation, mes tripes, je n’ai pas réussi à m’imposer dans ce gouvernement afghan totalement corrompu, que si je n’ai pas réussi à changer quoi que ce soit, comment une Afghane d’Afghanistan, qui n’a pas les mêmes possibilités que moi pourrait réussir à s’imposer dans ce pays ?
Aujourd’hui, quels sont vos espoirs ?
Les Afghans sont un peuple joyeux et plein d’espoir. On se dit qu’on va y arriver, qu’on va s’en sortir mais que le moment est grave. La décision de partir de la communauté internationale est prise ? Et bien qu’ils partent ! On espérait que grâce à cette présence, les droits des femmes seraient un minimum assurés mais que se passera-il demain ? C’est un pays très traditionnel, où il n’y a pas de lobbies de femmes, où nous n’avons pas de groupes de femmes au gouvernement. Aujourd’hui, elles ont besoin d’être soutenues plus que jamais, mais pas forcément par la communauté internationale, pas forcément par l’Occident. Nous pourrions aussi mettre en œuvre des projets avec le Maroc, la Turquie, avec des pays à la culture similaire où les femmes ont dû se battre pour leurs droits, à l’instar des Marocaines qui ont travaillé dur pour la révision du Code de la famille. Je ne comprends pas pourquoi nous n’avons pas déjà mis en place un réseau d’échange entre les parlementaires afghanes et les marocaines. Nous n’avons pas besoin d’aller à l’autre bout du monde pour apprendre des choses. La démocratie c’est un grand mot qui ne parle à personne quand on a 98 % d’analphabètes. Moi, je parle de choses basiques, des droits universels qui doivent être respectés dans ce pays, le droit à la santé, à l’éducation des femmes. Il y a plein de choses à faire en matière de droits universels, sans pour autant révolutionner le pays.

Morts, terrorisme, burqa, talibans… C’est à cela que les médias et les politiques résument l’Afghanistan aujourd’hui. Ça vous fait quoi ?
C’est horrible car ce pays est quand même le berceau de la civilisation ! Pour moi, c’est le pays d’Afaez, de Khayyam, de l’amour et de la poésie. C’est ça aussi mon pays ! Depuis toujours, nous avons pris l’habitude entre frères et sœurs de parler d’une situation particulière en citant des alexandrins de Khayyam. C’est ça mon Afghanistan à moi ! Le persan était la langue parlée chez tous les rois qui étaient modernes et qui changeaient les choses. Malheureusement, nous vivons dans une culture de zapping qui fait que nous oublions tout cela et que nous oublions aussi que les Afghans ont fait l’objet d’envahisseurs différents depuis des siècles. Nous ne sommes pas allés chercher la guerre, on est venu nous envahir. On ne fait qu’essayer de se battre contre l’envahisseur pour vivre entre nous, en paix.

Vous avez également créé le premier magazine féminin afghan, « ROZ ». Est-il beaucoup lu par les femmes ?

Oui, c’est l’association « Afghanistan Libre » qui l’a créé avec l’appui du magazine français « ELLE ». Mais je précise que ce n’est pas du tout une version afghane. C’est le seul magazine qui sorte tous les mois et on se bat tous les jours pour cela, car c’est la dernière fenêtre des femmes afghanes vers l’extérieur. Il est important que ce magazine existe, au même titre que les écoles, car il est écrit dans les deux langues officielles, il est diffusé dans tout le pays et il est lu par autant d’hommes que de femmes. D’après une étude réalisée par l’Unesco, il faut multiplier le nombre de lecteurs par 10 en Afghanistan car si une personne par village est instruite, elle fait la lecture à tous les autres.

Avez-vous déjà emmené votre fille en Afghanistan et aimeriez-vous vous y réinstaller ?
Non, pas aujourd’hui car j’ai la chance d’être là et de pouvoir me rendre utile. J’ai dénoncé beaucoup de personnes en Afghanistan et ces gens-là ne seraient pas contents de me voir m’installer là-bas à nouveau. Je me contente donc de faire des allers-retours dans le cadre de mon travail pour « Afghanistan Libre ». Quant à ma fille, elle n’y est jamais allée et je n’ai pas le droit de prendre une telle décision pour elle. Sans aucun projet, je ne peux pas l’emmener là-bas juste parce qu’il faut aller vivre en Afghanistan. Le sacrifice, s’il ne sert à rien, ne vaut la peine d’être fait.

Dernièrement, vous avez reçu le prix Trofemina. Qu’avez-vous ressenti ?
Honnêtement, ce qui m’intéresse avant tout, c’est la minute qu’on me donne pour parler de ma cause perdue, des femmes afghanes. Il ne faut pas que les prix soient justes des trophées, il faut qu’il y ait un vrai engagement pour la cause que la personne représente.

Quels sont vos projets aujourd’hui ?
J’ai monté une structure qui s’appelle « Epoke » et qui a pour but de monter des projets sociétaux, pour les entreprises et pour le secteur public. Le premier projet s’appelait « Elle active » et a été réalisé pour le magazine « ELLE ». Il avait pour thème : « Comprendre comment un journal comme ELLE peut aujourd’hui en France essayer de promouvoir la place des femmes en entreprise ? ». Aujourd’hui, notre autre projet, c’est « Le guide des expertes ». Une manière de faire la lumière sur les femmes expertes parce qu’il n’y a plus de raison de parler toujours des hommes. J’ai également un autre projet avec une chaîne TV qui sera lancée à la fin de l’année et qui me donne carte blanche pour aller à la rencontre des femmes du monde.
A lire :
Visage voilé. Avoir vingt ans à Kaboul, avec Latifa, éditions Anne Carrière, 2001
Pour l’amour de Massoud, avec Marie-Françoise Colombani, XO éditions, 2005
L’insolente de Kaboul, éditions Anne Carrière, 2011

A consulter : http://www.afghanistan-libre.org

Publicités