La politique marocaine vue par Pierre Bergé

Homme d’affaires, de mode, de culture et d’art… Pierre Bergé c’est un peu tout cela en même temps. C’est attablés autour d’un thé au café du Jardin Majorelle, à Marrakech, que le compagnon de vie d’Yves Saint Laurent nous livre son précieux point de vue sur la mode, la culture, les droits des femmes, la politique marocaine…

 

Que pensez vous de la situation politique actuelle du Maroc ?

J’admire beaucoup Sa Majesté Mohammed VI et j’estime que c’est un grand bienfait pour le Maroc qu’il soit là, qu’il soit à sa tête. Mais j’avoue que les résultats des dernières élections ne sont pas ceux que j’aurai souhaité. Par ailleurs, je m’inquiète aussi de certaines prises de positions de quelques ministres… je pense aux récentes déclarations du ministre de la justice sur Marrakech, lieu de débauche et de vices paraît-il. Je trouve cela un peu inquiétant.

Voyez-vous d’un bon œil ce retour vers des valeurs profondément religieuses ?

Je pense que dans tous les pays du monde, l’obscurantisme et la religion vont de pair et ont été un frein aux libertés. Nous les occidentaux nous avons connu ça, et nous nous en sommes débarrassés. En France, par exemple, depuis 1905, il y a une séparation des églises et de l’état. Ce qui ne veut pas dire que nous soyons contre les églises, pas du tout, mais ce qui veux dire, chacun à sa place ! L’église est un lieu comme devraient l’être les mosquées, un lieu de foi et pas un lieu de vie. Et j’espère beaucoup que l’émancipation des femmes marocaines, mais aussi tunisiennes, iraniennes, égyptiennes, ne va pas être stoppée par un retour à un islamisme pur et dur. Mais au fond, je suis un démocrate, et je respecte donc le suffrage universel. Il faut peut être aussi se demander pourquoi il y a ce retour vers des valeurs qui n’étaient plus du tout celles d’hier.

Votre avis sur les droits des femmes marocaines ?

Le roi Mohammed VI est intervenu très vite après son avènement pour défendre les femmes, mais je sais très bien que les problèmes des femmes au Maroc sont évidemment très importants. Je pense qu’elles ne tolèrent pas la bigamie, que les femmes sont contre la répudiation, je crois que les femmes ont droit à l’avortement… je pense que les femmes du Maroc ont droit à ce que toutes les femmes du monde entier ont droit !

Vous qui êtes aussi un homme de culture, que pensez-vous de la « culture propre » revendiquée par certains membres du gouvernement?

J’espère que ça ne nous ramène pas à des temps anciens où en Allemagne on prônait aussi une culture propre qui était débarrassée des juifs et des homosexuels. J’espère qu’on ne parle pas de ça…

En tant que fervent défenseur du patrimoine culturel marocain, qu’en pensez vous de ce patrimoine ? Est il suffisamment mis en valeur ?

Non, il n’a jamais été mis en valeur, donc ce ne sont pas les dernières élections qui changeront les choses. Mais vous savez, il ne faut pas accuser le Maroc car on peut dire la même chose en France… Malheureusement, la culture, la langue sont souvent des exigences qui cessent de l’être. Si vous prenez les centres culturels français, ils disparaissent, on en ferment et ceux qui restent n’ont pas d’argent. On ne comprend pas que la culture est un moyen de libération, de vie, d’existence. Ce n’est pas du superflu, du sucre qu’on met dans le café, c’est nécessaire ! Toutefois, j’ai eu l’occasion de rencontrer récemment le Ministre de la culture avec qui j’ai eu une discussion très intéressante et je lui fais confiance. J’espère qu’on lui donnera les moyens d’exister.

En parlant de culture, pourquoi avoir choisi de faire un musée sur l’art berbère ?

Parce qu’il n’y en n’a pas, parce que c’est une culture méconnue pour ne pas dire proscrite, méprisée. Moi mon goût me porte toujours vers ça, vers les minorités opprimées et donc quand j’ai eu l’occasion d’acheter une collection d’art berbère, et d’y ajouter ma propre collection, j’ai trouvé là l’occasion d’ouvrir ce musée. Sachant que nous sommes dans un pays berbère, qu’au départ du moins les berbères n’étaient pas des citadins, ça a un sens que ce soit ici, au Jardin Majorelle. Et moi je suis très heureux que ce soit là.

Un mot par rapport à l’arabisation de la presse et des instituions ?

Je pense que le Maroc a une chance extraordinaire et rare d’être un pays triculturel, où l’on parle aussi bien le français, que l’arabe et le berbère. Il ne faut pas rater cette chance là !. A mon sens, prôner l’arabisation n’a pas de sens. Il ne faut pas se replier sur soi-même, il faut s’ouvrir au contraire sur les autres. C’est ça le message à faire passer…D’ailleurs bravo de faire ce magazine, bravo qu’il existe !

Etes vous confiant en l’avenir?

Je suis confiant pour 2 ou 3 raisons, mais il faut rester attentif. Je suis confiant parce que le roi est là, et c’est un fait qu’on ne peut pas nier, car il est quand même le commandeur des croyants. Il est là et il ne peut donc pas y avoir un printemps arabe comme il y en a eu en Tunisie. On ne peut pas accuser le roi d’être un dictateur, d’avoir volé ce pays car il est chez lui. Il a hérité ce pays de plusieurs générations donc ça lui donne une position, une autorité qu’on ne trouve ni chez l’ex président Moubarak, ni chez Ben Ali, et sûrement pas en Syrie ou en Iran… Il jouit d’un prestige, d’une autorité dont il saura jouer le cas échéant. Voilà pourquoi je suis confiant.

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