Bassima Haqqaoui, le PJD version femme

Les craintes de certains s’expriment alors que l’espoir d’autres se concrétise enfin…
Le PJD est sorti grand vainqueur des élections législatives du 25 novembre. Selon les dires de ses partisans, il s’agirait un parti moderne, sérieux, organisé, pas corrompu…
Sans compter qu’à l’heure où on revendique la parité, une branche féminine a germé au sein du parti de la lampe, avec à sa tête Bassima Haqqaoui. Discussion à bâtons rompus avec la présidente de cette organisation pour en savoir plus sur les idées que défendent les femmes du PJD et avoir un aperçu de ce qui nous attend…

Il y a quelques années, vous étiez contre la création d’une branche féminine du PJD. Pourquoi ce revirement ?

Bassima Haqqaoui : C’était l’idée du fondateur du PJD qui a toujours cru que pour être un acteur politique, il ne faut pas tenir compte du genre et que le seul fait d’être engagé suffit. J’avais les mêmes convictions que lui et nous avions alors une attitude très progressiste. Toutefois, j’ai changé d’opinion car cette méthode ne nous a pas apporté les résultats que nous attendions du point de vue de la question féminine. C’est important que les femmes puissent débattre ensemble des sujets qui les concernent pour essayer d’améliorer les choses et faire avancer leur condition.

Quelles sont les valeurs que vous défendez ?

Nous sommes pour les libertés, et donc, pour celles de la femme. Les valeurs qui nous sont chères s’appliquent à tous, mais la femme doit en profiter en premier lieu car c’est elle qui subit le plus les maux de la société. Toutefois, nous ne voulons pas traiter les problèmes des femmes en les isolant, mais en adoptant une approche globale car tous les projets destinés à résoudre les problèmes des femmes exclusivement ont échoué. Je pense par exemple aux microcrédits qui n’ont fait qu’aggraver la situation de celles qui y souscrivaient en les endettant davantage.

Vous dites que vous êtes pour les libertés.

Qu’en est-il de la liberté de pratiquer sa religion librement ?

Nous sommes dans une société musulmane et il y a des règles à respecter. Celui qui veut manger pendant le Ramadan, qu’il le fasse, mais chez lui, car on doit respecter la société dans laquelle on vit et qui a embrassé la confession musulmane. Celui qui veut boire de l’alcool, qu’il le fasse chez lui, mais pas dans l’espace public.

“JE TROUVE LES FÉMINISTES MAROCAINES PARFOIS TROP EXTRÉMISTES DANS LES THÈSES QU’ELLES SOUTIENNENT. CE QUI SE FAIT AILLEURS N’EST PAS TOUJOURS APPLICABLE AU MAROC.”

Ennahda a remporté les élections législatives en Tunisie, qu’est-ce que cela vous inspire ?

Je m’indigne du fait que le monde n’accepte pas des résultats démocratiques. On ne peut pas vouloir la démocratie et ne pas accepter les chiffres issus des urnes. La société arabe s’émancipe, a enfin l’occasion de dire ce qu’elle veut et dans le cas des Tunisiens, c’est Ennahda qui a été choisi.

Ceux qui n’ont pas voté pour ce parti doivent accepter ce choix, et il en va de même pour les autres partis. Je crois que les Tunisiens auraient tort de ne pas laisser Ennahda gouverner car ce parti est crédible, légitime, et il est essentiel de vivre l’expérience d’un parti islamiste au pouvoir. Si les Algériens avaient laissé faire les islamistes il y a quelques années et que n’avait pas eu lieu le massacre perpétré par les généraux, on saurait aujourd’hui si un parti islamiste est capable ou non de gouverner un pays. Alors laissons-leur la chance de prouver leurs compétences.

Que pensez-vous de l’émancipation de la femme marocaine ?

Emancipation ne veut pas dire “calquer le modèle occidental”. On peut regarder ce qui s’est fait ailleurs pour ensuite l’adapter à notre culture et notre identité, en ne perdant pas de vue les failles de l’émancipation dans les sociétés occidentales ; j’entends par là notamment la dissolution de la famille.

Les relations entre hommes et femmes sont certes à l’origine de cette dégradation, mais l’émancipation est elle aussi responsable. Dans ces pays, modernité ne va pas de concert avec sens de la famille, et on ne peut donc pas être une famille unie à moins d’être conservateur. Ainsi, pour être moderne, il faudrait être contre la religion ? Moi je dis qu’on peut être fidèle à ses racines et être moderne. Autre dérive de la modernité dans les sociétés occidentales : le mariage des homosexuels, qui est à mon sens quelque chose de contre nature. Alors je me pose la question… C’est quoi la modernité ? C’est accepter cela ? Je dis “oui” à l’émancipation, mais pas à ce modèle occidental.

Vous sentez-vous proche des revendications des féministes marocaines ?

Je m’y retrouve souvent mais je les trouve parfois extrémistes dans les thèses qu’elles soutiennent. Nous voulons toutes le bien de ce pays et l’émancipation de la femme, mais notre référentiel diffère, et nous n’avons pas la même conception des choses. Encore une fois, je pense qu’il ne faut pas appliquer systématiquement chez nous ce qui se fait ailleurs, et il est important de préserver l’identité de la femme marocaine. Il faut lui apporter des choses dont elle a besoin.

Beaucoup de femmes redoutaient que le PJD ne remporte les élections et sont aujourd’hui inquiètes de votre victoire. Que diriez-vous pour les rassurer ?

“Allez-vous imposer le voile aux femmes ?”, “Allez-vous les autoriser à se baigner en maillot sur les plages ?” sont des questions que les femmes me posent souvent et je leur réponds que nous ne sommes pas en Espagne à l’époque de l’inquisition, que nous sommes un parti politique, qu’on travaille avec des outils politiques et dans la sphère politique. Pour ma part, je défends aussi bien les femmes voilées que les autres alors que les soi-disant militantes féministes de gauche défendent les femmes qui ne portent pas le voile ! Car quand il s’agit d’une femme voilée qui se fait expulser de son travail, personne ne s’en occupe !

Que pensez-vous du mouvement « Woman-Shoufouch », des jeunes femmes qui militent contre la drague dans la rue ?

Je ne sais pas trop de quoi il retourne, mais d’après ce que j’ai compris, les femmes auraient donc le droit de provoquer les hommes, mais ceux-ci devraient se contrôler et ne rien dire ? Ces femmes veulent exercer leur liberté de s’habiller comme elles veulent, mais l’homme aussi a droit à la liberté de les regarder. Il faut respecter les gens. Se dénuder dans la rue, c’est aller à l’encontre de nos valeurs, de nos normes. Je trouve que ce n’est pas une vraie cause.

Quelle est votre opinion sur la question de l’avortement et les propos de Nouzha Skalli qui est favorable à sa pratique dans certains cas ?

Tout d’abord, ce n’est pas son dossier, c’est celui d’un certain Chraïbi, un médecin président de l’AMLAC qui défend l’avortement pour des raisons propres aux médecins qui le pratiquent et qui en font leur fond de commerce. On a dû souffler à Nouzha Skalli qu’il fallait, avant qu’elle ne quitte le gouvernement, faire quelque chose et elle a choisi tout d’un coup d’aborder ce sujet. A mon avis, il faut organiser un scrutin pour demander leur avis sur la question aux Marocains. Mais avant cela, il faut d’abord faire un débat avec des sociologues, des oulamas, des sexologues, des politiciens pour prouver que l’avortement peut être une nécessité dans le cas du viol et de l’inceste. Une fois qu’on en sera arrivé à cette conclusion, on pourra la soumettre au peuple pour qu’il décide par lui-même. C’est ça, la démocratie.

Donc vous orientez le débat et le scrutin…

Non, il s’agit juste de faire mûrir l’idée avant de la présenter à la société. Chraïbi prend comme exemple une mère de famille qui est tombée enceinte, par accident, d’un 3ème enfant et qui souhaite avorter. Cette femme est responsable de ses actes. Elle doit assumer le fait de ne pas avoir pris de contraceptif. Au nom de son erreur, elle va tuer son bébé. Certaines veulent avorter car elles ont peur que leurs seins ne tombent ou que leur ventre ne se flétrisse…

Mais l’homme aussi a son mot à dire. Nous, la société, nous allons défendre ce bébé, même s’il n’est pas encore formé et dire à ses parents qu’ils n’ont pas le droit de le tuer. Dans le cas du viol ou de l’inceste, la question est : quelqu’un a-t-il le droit de prendre la décision de l’avortement ? Je conçois qu’un médecin puisse décider de pratiquer un avortement si la mère est en danger, mais sinon j’ai beaucoup de mal à me prononcer sur la question…

Selon le Cheikh Zemzami, la pédophilie et la nécrophilie seraient halal. Vous en pensez quoi ?

Tout ne peut pas se dire ! Et même s’il a raison, il s’est trompé, car il n’a pas prévu l’impact médiatique qu’auraient ses fatwas et à vrai dire, celles-ci sont complètement inutiles. Une fatwa est censée résoudre un problème, jouer un rôle bien précis au sein de la société. Mais dans le cas de celles émises par le Cheikh Zemzami, bien qu’il soit âlam et soit donc en droit d’en proposer, celles-ci sont illégitimes.

Vous qui êtes pour toutes les libertés, vous êtes donc aussi pour la liberté d’expression…

Alors que pensez-vous de l’interdiction du livre de Mohamed Leftah primé par La Mamounia, “Le dernier combat du captain Ni’Mat” ? En bref, un ancien officier égyptien qui tombe amoureux d’un homme…

A vrai dire, je ne l’ai pas lu, mais si on estime que c’est un chef-d’oeuvre, que c’est une première dans l’histoire de la création, que la manière d’écrire de cet auteur ne ressemble à aucune autre… alors je suis pour la création. Bon, je préfèrerais que ça ne touche pas aux valeurs chères à notre société, mais disons que dans la création, il y a toujours quelque chose de diabolique. Parfois, quand on crée, il arrive qu’on ait une idée qui relève du génie, une idée rare, qui nous est soufflée par le diable. Je pense que l’envie de créer ne doit pas être freinée et doit être exprimée.

Pour être plus précise, le captain Ni’mat entretient des relations sexuelles avec son domestique nommé Islam…

Alors là non ! Je retire ce que je viens de dire à propos de la création ! Je n’ai pas tenu compte de ça en vous répondant. Cet auteur a clairement l’intention de porter atteinte à nos valeurs. C’est comme l’exemple du juif qui appellerait son chien Mohammed ! Ça, ce n’est pas de la création. Je suis contre car c’est une insulte à notre prophète. Je ne dirai rien d’autre avant d’avoir lu ce roman ! Je reprécise donc que je suis pour la création quand elle apporte quelque chose d’exceptionnel, qu’elle nous fait accéder à un statut suprême. Mais ça, c’est rarissime et ça n’existe quasiment pas au Maroc. Que nos créateurs m’excusent, mais que ce soit au cinéma, dans la musique ou en littérature, nous n’avons pas de créateurs de génie ; à l’instar de Lakhmari au cinéma que je trouve nul ou de Chraïbi en littérature !

Publicités