Fatma Ben Mosbah et la révolution du Jasmin

Ex-Rédactrice en chef du magazine « Femmes de Tunisie », Fatma Ben Mosbah, 56 ans,  poursuit sa carrière de journaliste tout en œuvrant au sein de l’association ATIDE, association tunisienne pour l’intégrité et la démocratie des élections.

 

–       Ennahdha a remporté les élections du 23/10. Quel effet cela vous fait-il?

Compte tenu du fait que j’étais coordinatrice du bureau régional de  ATIDE  (Association tunisienne pour  la démocratie et l’intégrité  des élections) à Bizerte (ma ville natale), j’ai  pu constater, par le biais des rapports des observateurs,  les résultats dans ma circonscription avant leur proclamation. J’ai  d’abord été déstabilisée par le gap entre les scores  du parti  vainqueur,  sans tenir compte de son nom, et ceux des autres partis. Cela me semblait surréaliste. Pendant un moment, j’ai eu l’impression de revenir au régime du parti unique et cela m’a déprimée. Petit à petit, la situation a commencé à s’éclaircir  et le gap s’est stabilisé.

 

–       Quelle est la politique prônée par Ennahdha?

Jusque là son discours  est rassurant : pas de modification du Code du Statut Personnel ni des acquis de la femme, de la liberté de culte, de la liberté vestimentaire, et de la liberté d’expression….Tout le long de sa campagne électorale, Ennahda n’a cessé de se définir comme un parti démocratique dont les valeurs s’inspirent de la religion islamique. En matière économique, Ennahda prône une certaine forme de libéralisme économique  en mesure de rassurer les investisseurs mais tout en veillant à améliorer les conditions de vie des plus démunis. Sur le plan culturel et éducationnel, Ennahda prône un retour à l’identité arabe en mettant l’accent sur un plus grand usage de la langue arabe dans l’enseignement et sur le retour de l’éducation religieuse dans les écoles.

 

–       Vous attendiez vous à un tel résultat lorsque vous manifestiez pour la chute du

régime de Ben Ali ?

Je ne pense pas qu’au moment où ils criaient  « Dégage » à la face de Ben Ali, que les Tunisiens réfléchissaient  déjà à son remplaçant. Malgré ses prémisses quelques années auparavant, la singularité de la  révolution tunisienne est qu’à un instant T, la population entière, toutes  couches sociales confondues, s’est levée comme un seul homme pour exprimer sa colère et son ras le bol.  C’est une révolution spontanée qui  s’est faite sans leader ni programme politique.  Je suis sûre que beaucoup avaient déjà pressenti la place que Ennahdha allait occuper sur l’échiquier politique, mais c’est à partir du moment où la date des élections a été fixée que les gens ont réellement pris conscience de l’importance de ce parti. Il était irréaliste de penser que les partis se décrivant comme religieux n’allaient pas avoir leur place dans la Tunisie post révolution.  Quel que soit le degré de modernisme auquel peut prétendre le pays, la population tunisienne demeure profondément attachée à son identité arabo-musulmane. La débâcle des progressistes est en grande partie due aux mauvais choix des thèmes de leur communication. Débattre de laïcité et de liberté d’expression en matière de religion pendant la campagne électorale s’est avéré trop prématuré.

Je suis convaincue qu’en décortiquant les voix qui ont été données à ce parti,  on peut dire qu’au final,  le vote a été identitaire, un Basta à l’occidentalisation.

 

 

–        Quelle était la situation des femmes sous le régime de Ben Ali, les acquis que vous aviez?

Ben Ali n’a pas touché au Code du Statut personnel et y a même apporté des améliorations.  Mais sous Bourguiba comme sous Ben Ali, avec tous ces acquis, nous demeurions privées de nos libertés fondamentales qui sont la liberté et la justice.

Il y a cependant une différence majeure entre les deux dirigeants. La modernité  apportée par Bourguiba a quand même été suivie par le peuple car elle a ramené la prospérité, du moins pendant les deux premières décades de son règne.  Par contre,  Ben Ali a instrumentalisé l’émancipation de la femme pour répondre non aux attentes du peuple tunisien mais à celles de l’Occident. Le message politique diffusé autour de ces droits pourrait être un début d’explication à ce retour à la religiosité, particulièrement en matière vestimentaire.  La modernité avait fini par devenir synonyme de décadence et de corruption à l’exemple de ces feuilletons ramadanesques où le public familial découvrait stupéfait  des femmes libertines accompagnées de proxénètes, dealers et alcooliques

Je pense qu’il est temps pour les progressistes tunisiennes d’investir les campagnes et les zones les plus défavorisées pour expliquer et démontrer que la modernité  ne s’accompagne pas automatiquement de reniement de notre essence arabo-musulmane  et que la tenue vestimentaire n’est pas toujours signe de légèreté de mœurs.

 

–       Que risquez- vous de perdre avec Ennahdha au pouvoir?

D’abord selon les tractations en cours entre les partis,  Ennahdha ne va pas être seule au pouvoir à moins que tous les autres partis refusent de participer à un gouvernement d’union ou d’intérêt national (selon l’appellation de chacun).  Contrairement à ce que l’opinion semble portée à croire, je n’ai pas du tout peur pour les acquis de la femme. Ce parti sait qu’une grande tranche de la société tunisienne qui n’a pas voté pour lui (elle est assez importante) le surveille de très près et a déjà fourbi ses armes pour contre attaquer à la première occasion. Ennahdha en est consciente  et ne cesse de multiplier les déclarations rassurantes. De toute façon, sur le plan social, il me semble qu’amorcer  un retour en arrière après toutes ces avancées risque de s’avérer un exercice périlleux. Il revient également aux femmes d’éviter les dispersions et les dérapages susceptibles de leur porter tort. Il ne faut pas confondre combat pour l’égalité  des sexes et celui pour la laïcité, la dictature ou les inégalités économiques et sociales. Il faut que les femmes se méfient de l’instrumentalisation de leur lutte à des fins politiques.

Sur le plan politique, c’est plutôt du coté de la base de Ennahdha que se placent mes appréhensions. A coté des problèmes  sociaux, économiques et sécuritaires, Ennahdha a beaucoup de pain sur la planche : contenir sa base d’un côté et faire face aux crispations du reste de la société  de l’autre va être très difficile et c’est justement pour cette paix sociale que je m’inquiète un peu.

En ce qui  concerne la démocratie,  je suis  encore bien plus  soucieuse. Je ne pense pas que les valeurs islamiques d’Ennahdha puissent l’empêcher de gouverner de manière démocratique, mais je ne peux m’empêcher d’avoir des craintes. Le taux de  41% ne fait pas une majorité parlementaire, mais il crée un bloc parlementaire fort, ce qui peut mener à toute sorte de dérives dictatoriales. Ne dit-on pas  que les partis  qui viennent après une longue dictature reprennent souvent le même schéma parce qu’au final ils n’auront  pas connu autre chose ?  Comme pour les partis, la dérive peut également venir du peuple, des médias et des fonctionnaires qui, après plus de cinquante années de dictature, vont peut-être mettre beaucoup de temps à perdre le reflexe d’assimiler le parti à l’Etat, parce qu’eux aussi n’auront pas connu autre chose.

 

–       Le Printemps arabe a t il répondu à vos attentes?

Dans la mesure où il a déjà réussi à renverser quelques dictateurs, bien sûr que le Printemps arabe aura répondu à une part de mes attentes. Mais il reste encore beaucoup à faire.  Le coup d’envoi des révolutions a été donné le 17 décembre 2010. Une année après, que de chemin parcouru : trois dictatures disparues et plusieurs autres en file d’attente. Je suis consciente que cela ne va pas se faire en un clin d’œil mais le processus est engagé et il est irréversible. A partir du moment où les murs de la peur commencent à tomber,  plus rien ne peut arrêter les mouvements, d’autant que l’Occident qui a toujours maintenu les tyrans, est aujourd’hui en perte de vitesse. Dans un avenir très proche, il ne va plus avoir les moyens de ses politiques prédatrices et colonialistes.

Les sociétés arabes sont en pleine mutation socio culturelle avec un taux d’alphabétisation de plus en plus élevé, un taux de fécondité de plus en plus bas, une participation de la femme de plus en plus importante, et surtout une dernière chose et pas des moindres, une prise de conscience que l’Occident, jouant sur  des valeurs telles que l’ éveil civilisationnel, le respect des Droits de l’Homme,  la protection de la Femme…., nous  a  dominés ou maintenus  sous la botte de dictateurs ignares et mafieux à son service.

 

–       Qu’espérez-vous aujourd’hui ?

Maintenant que nous avons pratiquement détruit la prison dans laquelle nous vivions, il me reste à souhaiter que la nouvelle construction se fera sur des bases solides et qu’elle sera assez fonctionnelle et agréable pour que tous les copropriétaires puissent y évoluer en toute liberté et en toute sécurité à la fois.  J’espère que la population tunisienne saura dépasser ses peurs d’un côté comme de l’autre  et qu’elle saura se retrouver pour construire une société dont les deux « mamelles » seraient la justice et la dignité. Si nous voulons bâtir une nation où chacun aura sa place, où chacun aura le droit de vivre dignement et librement, nous devons sortir de nos idéaux  religieux ou antireligieux et mettre toute notre énergie à rattraper le temps perdu en matière d’éducation, de recherche, de santé, de technologie, d’économie.  S’il est vrai que la vigilance doit être de mise tout le temps, elle doit s’appliquer à tous les politiques  qui ont tous un double langage quel que soit leur bord et   ne doit en aucun cas devenir  synonyme de paranoïa collective.  Il faut savoir raison garder et retrouver un peu de sérénité pour pouvoir  avancer.

 

–       Peut-il encore y avoir un retournement de situation ?

Cela me semble difficile. Les années Ben Ali auront peut-être été ce que l’histoire de la Tunisie a connu de pire avec le protectorat. Je comparerai le monde arabe avec un malade en convalescence dont le corps affaibli montrera encore des signes de grande faiblesse et avec parfois des rechutes. Le mal  a toutefois été extirpé. La voie de la guérison est encore longue mais elle va être atteinte.

 

–       Quel regard portez-vous sur les évènements qui se passent en Egypte et en Libye,

pays où les islamistes regagnent du terrain ?

Bien que la société égyptienne soit beaucoup plus conservatrice que la société tunisienne, il y a beaucoup de similitudes entre ce qui se passe dans les deux pays. La Tunisie fait moins la une des médias que l’Egypte, mais cela  ne diminue en rien le rôle  de locomotive que ce pays va jouer dans le processus de démocratisation des autres pays arabes et dans  l’avenir de l’Islam politique.  Pour ma part, j’avais dès le 13 février publié un article sur Nawaat  et Agora Vox « Islam radical, quel avenir post révolution ? » dans lequel j’ai tenté d’expliquer que les révolutions avaient sonné le glas de l’Islam radical, salafiste et intégriste et que seul l’Islam modéré avait encore sa place  dans le processus des transitions démocratiques.

La Lybie sort d’une véritable  guerre civile et il est difficile de prétendre y voir clair. De toute manière, quand je vois les prismes déformants à travers lesquels les médias étrangers font leur traitement de la situation en Tunisie, je me dis que, compte tenu des distances qu’ils établissent  entre les lecteurs  et la réalité, il  est finalement difficile de se faire une idée de ce qui se passe sur place dans tous les pays arabes. Il va falloir attendre encore un peu de temps pour ce faire une idée plus ou moins exacte de l’état des lieux.

Le plus important est que le train des réformes a quitté le quai. On verra bien où il va s’arrêter.

 

 

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