Yto Barrada, l’âme du Détroit

Beaucoup plus efficace que les mots, la photographie est pour Yto Barrada le moyen d’exprimer les situations politiques et sociales qui lui tiennent à cœur. Rencontre avec une artiste engagée pour qui Tanger et le détroit de Gibraltar restent une source d’inspiration inépuisable.

La Deutsche Bank vous a décerné le Prix de l’Artiste de l’année 2011. Quel effet ce- la vous fait-il ?

Le prix est une exposition solo intitulée Riffs qui, après le Deutsche Guggenheim de Berlin, ira au Wiels à Bruxelles en sep- tembre prochain. Le riff (abréviation de l’expression anglaise “rhythmic figure” ou “refrain”) est un court motif ou un re- frain qui s’ajoute à une mélodie existante. C’est un peu une manière de concevoir l’exposition comme un état particulier, une forme du travail à un moment don- né. C’est aussi le nom de la région du Nord et le nom du cinéma qui héberge la Cinémathèque de Tanger. Cela m’a per- mis de montrer ensemble de nouvelles images associées à un nouveau film et des sculptures, de faire un catalogue et un livre en édition limitée. C’est une grande chance de pouvoir se consacrer à un pro- jet pendant 8 mois.
Vous représentez le Maroc avec Mounir Fatmi à la Biennale de Venise et dans le cadre de l’exposition “The Future of a Pro- mise”. Peut-on parler de consécration de l’art contemporain arabe ?
Je ne vois pas les choses comme ça. J’ai un petit atelier, je collabore avec des amis et de mon point de vue, une grande exposition est le moyen de faire davantage de nouveaux travaux et de mettre en pratique des projets. Ce n’est pas une compétition et nous ne sommes pas des porte-drapeaux. En revanche, le commissaire Abdellah Karroum a eu, en toute modestie, l’idée intéressante d’une exposition en forme de projet de pavillon marocain puisqu’il n’existe pas encore à Venise.
Je pense qu’on peut parler depuis quelques années de la présence grandis- sante d’artistes dont les travaux sont reconnus comme issus d’un contexte non-occidental. Par ailleurs, je crois qu’on ne peut jamais s’identifier à une seule culture. En dehors de la globalisation, qui existe, il n’y a plus du tout de culture homogène ni étanche dans le monde depuis longtemps.
Quelles sont les thématiques qui vous sont chères ?

Ce qui m’intéresse c’est d’apprendre et d’enquêter. Une curiosité en entraîne une autre. A priori je n’ai pas de thématique de prédilection, je suis confrontée à des réalités. Dernièrement, l’urbanisme m’a entraînée vers la botanique, la botanique vers la résistance des plantes et je glisse en ce moment vers la zoologie. Mais avec l’urbanisme, je me suis aussi intéressée aux aires de jeu qui, à leur tour, m’ont en- traînée vers la pédagogie et les solutions qu’apportent les artistes…Ma sculpture des cubes géants Lyautey s’inspire de ce croisement entre jeu et urbanisme.
Tanger est au centre de votre travail artistique. Pourquoi?

J’y travaille et j’y vis et c’est le centre de mon activité par la force des choses puisque je dirige la cinémathèque de Tan- ger depuis 5 ans. J’ai un atelier à côté du cinéma. Mais il y a aussi la périphérie de la Zone de Tanger qui m’intéresse, le Rif et Gibraltar, tout ce que recouvre ce terri- toire entre les deux colonnes d’Hercule.
Si ça n’avait pas été Tanger, ça aurait été…
Pour l’instant c’est Tanger et son patrimoine à protéger et aussi à réactiver qui me travaillent. A Tanger, comme dans toute ville qui se transforme, le rapport de force est tel que les bâtiments anciens et abandonnés auront tous disparus dans 10 ans. C’est une certaine idée de Tanger, de la “grammaire” que construit l’urbanisme de cette ville qui alimente mon travail. C’est une certaine idée du beau qui dis- paraît avec les grands chantiers et leurs impératifs : rapidité, exécution sans concertation et intérêts économiques.

Vous avez aussi cofondé et vous dirigez actuellement la cinémathèque de Tanger. Pourquoi avoir choisi de fonder une cinémathèque ?
Tanger est une petite ville provinciale très particulière, mais qui manque d’in- frastructures culturelles pour une population d’un million d’habitants. En créant la Cinémathèque de Tanger nous avons, avec une autre artiste Bouchra Khalili et d’autres professionnels de l’art et du cinéma, contribué à inverser la donne en rénovant un bâtiment historique du Grand Socco, le cinéma qui héberge la cinémathèque. Curieusement, notre équipe à Tanger a toujours été consituée d’une majorité de femmes. Ce qui n’est pas toujours simple quand les milieux de l’administration sont d’une autre génération et presque exclusivement masculins…
Cette aventure est un projet- phare pour le pays, et pour l’attractivité de Tanger. En cinq ans, nous avons projeté près de 1000 films originaires de 30 pays, organisé des dizaines d’ateliers de formation et élaboré une programmation à destination des enfants, laquelle est très appréciée par les Tangérois. Avec une cinémathèque au coeur de la ville nous avons, à la fois sauvé un bâtiment, rendu visible l’histoire du cinéma et créé une collection de films que nous partageons toute l’année avec le public. Nous préparons aussi un beau livre à paraître en septembre en 5 langues et qui accompagnera les films que nous présentons au Musée La Virreina, à Barcelone.
Vous êtes une artiste engagée, êtes-vous pour autant une militante ?

Ce sont deux choses très différentes. Par- fois les artistes sont sur les deux fronts, comme Sister Corita, que je viens de dé- couvrir, une artiste américaine qui a mêlé activisme, religion et pratique artistique ou plus récemment le groupe de Decolonizing Architecture avec Alessandro Petti et Sandi Hillal.
Que pensez-vous de la scène culturelle marocaine ?

Elle est enthousiasmante. Les associations, malgré de grosses difficultés de financement, sont en train de transformer le paysage culturel, paralysé depuis les années 70 : théâtre, musique, biblio- thèques, éducation populaire… Des laboratoires ouvrent partout. Ces initiatives formidables et fragiles sont des partenaires à prendre au sérieux dans la course au développement de notre pays. J’espère que les subventions, le mécénat et les formations spécifiques pour l’encadrement culturel vont suivre afin de ne pas miner ce dynamisme. Mais la culture marocaine, c’est aussi un patrimoine de plantes et d’animaux mis en danger par la corruption généralisée et malgré une législation existante. Désastres, déboisement, désertification galopante, disparition des cédraies… Les rapports publics et les comptes rendus sont alarmants. Le Moyen Atlas des papillons est mort ! Restent le Rif, le Haut-Atlas et les hauts sommets de plus de 3000 mètres. L’horreur des souks avec la vente de grands-ducs, d’aigles, de faucons, de hérissons, de fouette-queues, de caméléons… Et j’en passe.
Etes-vous sensible aux combats des femmes marocaines ?

Un immense chantier nous attend avec l’important retard pris depuis 50 ans en matière d’éducation et de santé. Tout ce qui touche à l’émancipation des femmes est très en retard et je pense notamment au manque de crèches d’entreprise pour permettre aux femmes de travailler. Le sexisme est présent dans les comptes rendus, reportages de presse, mais aussi dans les manuels scolaires. Le droit a fait des progrès en ce sens, mais il suffit d’écouter les femmes pour en découvrir les limites… Une nouvelle révolution féministe ne serait pas de trop.
Que pensez-vous des évènements qui agitent en ce moment le monde arabe ?

C’est une période qui a vu renaître notre intérêt pour la question politique, qui nous a permis, à nous les Arabes, de retrouver le sentiment d’être acteurs de notre destin. C’est une étincelle. Un mouvement intergénérationnel auquel se sont associés ceux qui étaient jusqu’alors exclus du champ politique: les jeunes, les femmes et les chômeurs qui sont aujourd’hui au-devant de la scène et qui, jusqu’à présent, n’avaient pas la parole.
Quelles sont les femmes artistes marocaines / arabes qui vous marquent le plus ?

Votre question est intéressante car je suis incapable de vous citer cinq noms de grandes femmes marocaines, qu’elles soient chef de gouvernement, brodeuse, dompteuse ou poétesse… A l’exception d’Itto dont je porte le prénom et de quelques grandes chanteuses… Rien. Presqu’aucun nom de rue ou d’avenue, ni de récits dans nos livres d’histoire… Elles doivent pourtant exister ces héroïnes? Ce trou de mémoire ne m’étonne pas et c’est afin de le combler que je prépare une série de livres d’histoires pour petites filles avec des figures héroïques féminines.
Faut-il braver des interdits pour être une femme artiste ?

L’artiste est celui dont le travail fait réfléchir à la modification des règles de manière générale.
Quel regard porte-t-il sur vous en tant que femme artiste marocaine?

L’Occident n’a pas l’oeil unique d’un Cyclope qui nous observe… Il y a une curiosité nouvelle, nourrie pour de bonnes et de mauvaises raisons, qui va de pair avec la demande grandissante d’enseignement de l’Arabe aux Etats-Unis. Profitons-en tant que cela dure (échanges, bourses, résidences…). ■ http://www.cinemathequedetanger.com

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