L’Orient des Femmes, vu par Hana Chidiac

Le Musée du Quai Branly à Paris a accueilli pendant quelques semaines une
incroyable exposition de costumes de femmes orientales, datant principalement du
XIXème siècle. Hana Chidiac, commissaire de l’exposition, nous parle avec émotion de ces tenues centenaires, des Bédouines qui les brodaient, les portaient et des étranges similitudes qui existent entre ces costumes et les caftans marocains…

Comment vous est venue l’idée de cette exposition ?
Hana Chidiac : L’idée m’est venue il y a trois ans. Je travaille depuis dix ans au Musée du Quai Branly où je m’occupe des collections d’Afrique du Nord et du Proche-Orient. Nous avons un fond constitué de robes, de costumes, d’objets et de parures arrivés au musée de l’Homme au XXème siècle. Beaucoup de ces pièces ont été collectées à cette période par des archéologues
et des chercheurs qui ont aussi rédigé de nombreuses notes sur ces objets et sur les femmes qui les portaient. Je me suis dit qu’il y avait quelque chose à faire avec toute cette matière. Cependant, ces collections souffraient de lacunes et j’ai cherché à m’associer pour pouvoir les combler. J’ai ainsi rencontré Mme Kawar qui possède depuis quarante ans une incroyable collection de costumes. Je me suis aussi lancée dans la collecte et l’achat de tenues car il me manquait notamment des parures de tête portées par les Bédouines et que j’ai trouvées lors d’un voyage en Egypte. Je ne voulais pas simplement faire une exposition ethnographique. Il s’agissait pour moi de faire connaître la dimension historique de la broderie. Il fallait que les gens puissent se rendre compte du travail de broderie de ces femmes lesquelles, sans le savoir, perpétuaient un art millénaire.

Pourquoi avoir fait appel à Christian Lacroix pour la direction artistique ?
Toutes ces tenues ne sont plus portées par les femmes aujourd’hui et je ne voulais pas que l’on se sente envahi de nostalgie en visitant l’exposition. J’ai donc voulu m’associer à un artiste pour donner un souffle poétique à cette exposition. Je cherchais
quelqu’un qui apprécie les couleurs chatoyantes, les tissus, les broderies… J’ai rencontré un collègue qui travaille au Musée
Galliera à Paris et qui m’a parlé de Christian Lacroix. J’avais déjà pensé à lui, en n’y croyant pas trop, mais en fait, Christian a
tout de suite accepté. Il a réalisé une scénographie formidable et très poétique où le public évolue dans une ambiance chaleureuse, aux couleurs chaudes. Il a présenté les costumes comme des tableaux ; et de la même manière que si l’on assistait à un défilé de mode, on évolue de la Syrie vers le Sinaï en passant par la Jordanie et la Palestine. Je voulais aussi montrer au public les parures des mariées et nous les avons rassemblées dans des coffres réalisés par Christian Lacroix lui-même. Le public peut y admirer les étuis à khôl des mariées, leurs amulettes… L’exposition se termine par des robes blanches brodées, clin d’oeil aux robes de mariées qui clôturent les défilés de mode.

Quel est l’objectif de cette exposition? Réhabiliter la femme arabe et en donner une autre image à l’Occident ?
Oui en effet. Mon objectif était aussi de faire découvrir un autre visage de la femme orientale, de montrer que la femme arabe ce n’est pas la femme toute voilée de noir que l’on voit aujourd’hui et faire aussi découvrir au public le magnifique voile porté par les Bédouines de l’époque et qui ne ressemble en rien au voile porté aujourd’hui.

Pourquoi ne pas avoir présenté de costumes de citadines ?
D’une part, je n’avais pas suffisamment de tenues de citadines dans mes collections pour pouvoir les exposer. D’autre part, les costumes d’influence ottomane ont déjà été vus et revus. Enfin, je tenais surtout à faire connaître ces femmes de la campagne car, à la différence du Maghreb où on brode davantage dans les villes, au Proche-Orient on brode surtout dans les campagnes. Il était donc important à mes yeux de faire sortir de l’ombre ces Bédouines et de réserver l’unité de l’exposition en exposant seulement leurs tenues et leurs parures.

Quelle est la tenue la plus ancienne de cette exposition ?
En 1990, on a découvert au Liban les momies d’une femme et d’une fillette qui datent de 1293. Le musée national de Beyrouth a accepté de nous prêter la tenue de la fillette âgée d’à peine deux ou trois ans. Elle était vêtue d’une petite robe de lin indigo, brodée de fil de soie ainsi que de petites bottes en cuir. C’est une tenue exceptionnelle qui met en avant l’art millénaire de la broderie ainsi que de la teinture.

Celle qui vous a le plus touchée, bouleversée ?
C’est celle-ci incontestablement. Imaginez cette momie de petite fille que l’on a retrouvée dans une grotte, couchée sur le flanc, allongée contre sa mère, vêtue de cette petite robe… J’ai vraiment été bouleversée… Il arrive parfois que l’on retrouve lors de fouilles archéologiques des fragments de costumes, mais très rarement des pièces dans un aussi bon état de conservation. Beaucoup de gens me demandent souvent quelle est la tenue que j’aime le plus, mais
j’ai un mal fou à répondre à cette question. Je les trouve toutes très belles et me demander laquelle je préfère c’est comme me demander lequel de mes enfants j’aime le plus… C’est impossible à dire.

Quelle histoire vous racontent ces costumes sur la vie de ces femmes ?

Ces femmes brodaient leur vie, leur mariage, leurs rêves… Cela leur permettait d’adoucir leur vie et, comme aujourd’hui,dans beaucoup de pays du monde arabe, les fillettes y étaient initiées dès leur plus jeune âge. J’imagine qu’elles brodaient en fin de journée, qu’il y avait entre elles une sorte de concurrence, que ce serait à qui réaliserait les plus belles broderies, et qu’il y avait aussi en elles beaucoup de coquetterie… Les femmes bédouines brodaient surtout l’arrière de leur robe car elles savaient que les hommes ne les regarderaient pas de face mais se retourneraient en revanche sur elles. Il fallait donc que leurs robes soient richement brodées à l’arrière. Quels étaient les tissus employés à cette époque ? Les tissus étaient tissés sur place et les étoffes étaient mélangées selon les régions avec de la soie, du coton ou du lin. Les tissus comme le brocart étaient utilisés par les citadines, mais pas par les Bédouines. Les étoffes étaient teintes en indigo ou étaient rayées, toujours avec des couleurs chatoyantes.

Ces tenues étaient-elles portées au quotidien ou lors de cérémonies ?
Les tenues exposées étaient revêtues lors des mariages, des fêtes mais n’étaient pas portées au quotidien.

La tenue, les couleurs ou les motifs avaientils une symbolique particulière qui variait selon les régions ?
Oui effectivement. Le motif en triangle par exemple était un symbole de protection, au même titre que l’oeil et le losange qui avaient une symbolique magique. La couleur turquoise permettait de se protéger du mauvais oeil tandis que la couleur rouge était symbole de fécondité et était censée enrichir la personne qui la portait. La plupart des broderies représentaient d’abord des formes géométriques, puis elles se sont élargies aux motifs floraux et animaliers au XIXème siècle. Dans les années 30, les broderies ont commencé à être faites à la machine et on a alors vu l’apparition du point de croix et du point de Chaumette. A Jérusalem, on utilisait une technique très particulière, la broderie en couchure, et à Bethléem, véritable capitale de la mode à cette époque, on brodait au fil de soie et au fil métallique.

Quels sont les liens que vous établissez d’un point de vue vestimentaire entre le Maghreb et le Proche-Orient ?
Les costumes du monde citadin du Proche-Orient rappellent les costumes du Maroc de par les influences ottomanes communes aux deux régions. En revanche, les costumes des femmes des campagnes ne présentent pas de similitudes à une exception près : un costume avec des manches pagodes ou manches ailées, typique des costumes des Bédouines du Proche-Orient et que l’on retrouve très bizarrement dans une seule région du Maroc, la région du Tafilalet vers Ksar Souk. Il s’agit d’une tunique rouge, aux manches ailées avec un plastron brodé et une broderie au point de croix, que portaient les juives marocaines et les Bédouines du Proche-Orient. Je suis très étonnée par cette parfaite similitude et je n’arrive pas encore à me l’expliquer.

Certaines peuvent-elles être qualifiées d’ancêtres ou de cousines du caftan marocain ?
Le caftan des femmes citadines du Proche-Orient est l’ancêtre du caftan marocain encore une fois de par leur influence ottomane. Ce sont en effet les Perses qui ont fait découvrir le caftan coupé, cousu et adopté par la population citadine. Auparavant, on portait le drapé, puis on a adopté le pantalon bouffant et par la suite, le caftan que portaient les cavaliers.

En tant que femme arabe, qu’avez-vous éprouvé en réalisant cette exposition ? De la fierté ou l’impression que nous avons beaucoup perdu de notre richesse, nous les femmes ?
Un peu des deux. Cette exposition m’a procuré un bonheur intense. J’étais très fière lorsque j’ai vu Christian Lacroix se pencher religieusement sur les costumes de ces Bédouines. Ce qu’ont réalisé ces femmes est formidable ! Et d’autant plus quand on se rend compte qu’aujourd’hui nous portons tous des uniformes. Je regrette cette période où les femmes choisissaient leurs tenues et étaient libres de le faire. Je suis triste aussi que les costumes traditionnels disparaissent… La révolution islamique est passée par là et a tout changé, même dans les campagnes. Aujourd’hui, on voit du noir partout…
C’est une catastrophe ! Certaines associations encouragent aujourd’hui les femmes palestiniennes vivant dans les camps à continuer à broder, pour survivre mais aussi pour sauver le patrimoine de la région et son identité.

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