Latefa Jbabdi, de révolutionnaire à réformiste

Elle est l’une des six femmes incarcérées pendant les années de plomb à la prison de Derb Moulay Cherif pour ses idées réformistes et c’est pour ces mêmes idées qu’elle participe, quarante ans plus tard, aux propositions de réformes soumises à l’Assemblée consultative pour la révision de la constitution. Rencontre avec une passionnée qui continue de marcher le point levé.

Le mouvement du 20 février fait-il écho aux manifestations auxquelles vous avez vous-même participé dans les années 60 ?

Du temps de notre jeunesse, nous avons œuvré pour la révolution dans un contexte marqué par la répression systématique, le despotisme de l’état. C’était le temps du pouvoir absolu du monarque et des restrictions des libertés. Nous avons porté ce projet de changement profond du Maroc et il s’est avéré que ce projet était utopique. En effet, l’élément essentiel dans un changement en profondeur d’une société et d’un système politique c’est l’implication de la société elle-même et l’appropriation du projet par la société. Et cela faisait défaut à l’époque. Aujourd’hui, on peut se réjouir car nous vivons cette entrée en force des jeunes, cette nouvelle force de transformation et de changement qui s’est imposée dans l’équation politique du pays et qui a impulsé une nouvelle dynamique et a donné un nouveau souffle.

Pouvons-nous en conclure que vous faites partie des pro 20 février ?

Ce mouvement du 20 février, je l’ai applaudi dès le départ, je l’ai reçu avec beaucoup d’euphorie et je suis même descendue dans la rue avec les jeunes. Je ne m’inscris pas dans une logique nostalgique mais davantage dans une vision qui prend en considération notre contexte actuel.

Comment expliquez-vous ce mouvement de contestation ?

Le Maroc a engagé aujourd’hui un processus de réformes mais nous avions quelques années aupravant amorcé un processus de transition démocratique qui a été avorté. Ces dernières années, nous connaissions une sorte de léthargie politique et sociale. La dynamique engrangée par le consensus autour de la transition du gouvernement d’alternance, l’accession à un nouveau règne, tout cet élan s’est émoussé et était en perte de vitesse, c’est le moins qu’on puisse dire. Dans ce contexte, il y avait un blocage politique et le concours de circonstances historiques et régionales agrémenté d’un sentiment de colère et d’une aspiration nouvelle des jeunes ont donné naissance à ce mouvement, à ce nouveau souffle.

Que pensez-vous des revendications des jeunes ?

Tout ce qui relève de la contestation sociale au Maroc était restreint à une sphère plus sociale que politique. Mais les jeunes aujourd’hui ont des slogans clairs : ils ont crié haut et fort à la liberté, la la dignité intrinsèque, la justice sociale, la démocratie, l’éducation, etc. Ainsi, au-delà des revendications sociales, il y a aussi toute les dimensions politiques et civiques de leurs slogans. Ils s’en prennent au parlement, au gouvernement, à certains symboles de l’état, posent de façon très claire la jonction entre argent, business et autorité, la relation des pouvoirs politique et économique. C’est la première fois que ces questions sont posées par des contestations sociales de masse. Cela dénote d’une prise de conscience, d’une maturation sociale par rapport à l’importance du politique dans le changement de condition de vie des gens.

Quel est l’impact de ce mouvement sur la scène politique marocaine ?

Ce que j’ai trouvé vraiment extraordinaire, c’est que les jeunes soient parvenus à pousser toute la classe politique à reconsidérer la perception de la politique et son rapport à la société et aux jeunes. Ceux-ci nous ont révélé de façon ostensible qu’ils ne tournaient pas le dos comme on pouvait le croir à la politique et qu’ils n’étaient pas aussi apolitiques qu’on le pensait. Ce mouvement appelle à la réconciliation des jeunes avec la politique car jusqu’à présent, les partis politiques avaient coupés les ponts avec les jeunes en n’assurant pas le travail sur le terrain, pourtant essentiel et en désertant certains quartiers et les universités. Ces évènements nous ont prouvé que le fort taux d’abstention que nous connaissions aux élections était en fait une position politique, beaucoup plus qu’un désintérêt. Beaucoup de leçons politiques de grande importance sont à tirer de ce mouvement car c’est une nouvelle force qui nous appelle à revoir nos modes de fonctionnement ; nos programmes, etc. Il faut que toute la classe politique s’ouvre à ces jeunes, soit à leur écoute car cette force est porteuse d’un projet de renouveau, de changement, de modernité et de progrès. Ces jeunes sont aussi un facteur important pour rééquilibrer les rapports de force encore trop favorables aujourd’hui au conservatisme qui nous tire vers le bas/

Ne craignez vous que cet élan réformiste ne s’essouffle ?

Notre problème, ce qui remet en question notre projet de transition démocratique, c’est que celle-ci exige une cadence soutenue de réformes évolutives. Si nous ne tenons pas ce rythme, nous irons vers des réformes qui resteront isolées, sans impact véritable et qui ne feront pas avancer la situation en matière de droits humains, d’état de droit… En bref, ce à quoi nous aspirons. Avec cette nouvelle donne qui est l’implication des jeunes, la voie est ouverte pour que le Maroc travaille de façon plus franche et plus tranchée à la construction de la démocratie. La mobilisation doit donc être maintenue, pas excessivement mais une pression de la rue est nécessaire pour engager un processus de réformes durable et soutenu.

Que pensez-vous de la place occupée par les femmes dans ce mouvement de contestation ?

Ce qui a été à la fois frappant et réjouissant, c’est la forte implication des femmes dans ce mouvement, que ce soit au Maroc ou dans d’autres pays arabes. Leur présence s’imposait non seulement en nombre mais aussi en capacité et en leadership. On a vu des jeunes femmes extraordinaires tenir des discours incroyables et s’intéresser à la politique tout autant que les jeunes hommes. Cet engagement ne peut qu’avoir des répercutions sur les réformes en cours et futures. Elle est devenue une actrice du changement politique au Maroc devient de ce fait un enjeu central des réformes.

Les revendications des femmes sont elles à la hauteur des mouvements féministes ?

Non et c’est regrettable car malgré la présence en masse de femmes dans ce mouvement de contestation, les revendications du 20 février n’ont pas mis en exergue le principe de l’égalité entre les sexes.. On peut leur reprocher cela, mais il ne faut pas oublier que ce mouvement est avant tout un mouvement de société et qui reflète donc ce qui se passe. Cela peut aussi nous révéler que pour les jeunes générations de femmes, la question de l’égalité ne se pose pas de façon aussi présente que pour nous il y a quelques années. Peut être parce qu’elles sont arrivées sur le devant de la scène après le changement du code de la famille, l’accès des femmes au parlement, aux communes. Nous, nous considérons que ces acquis sont bien en deça de ce pour quoi nous nous sommes battues pendant des décennies. Les jeunes femmes d’aujourd’hui n’ont visiblement pas été impliquées suffisamment dans le mouvement des femmes et leur préoccupation majeure n’est pas l’égalité avec les hommes mais davantage les questions de liberté, de droit et de justice en général, etc…

Peut on parler dans ce cas d’échec du mouvement féministe ?

Cela révèle que nous n’avons pas su assurer la relève et passer le flambeau aux jeunes générations. Nous devons absolument nous remettre en question car nous n’avons pas suffisamment travaillé à la pérennisation de la lutte pour l’égalité.

Et cette transition démocratique, peut-elle se faire sans les femmes ?

Dans toutes les révolutions du monde, quand bien même les principes d’égalité, de liberté, sont au cœur des bouleversements, la question de la femme n’est pas forcément une priorité. Bien des femmes, leaders de la révolution n’ont pas été reconnues. La démocratie ne naît pas égalitaire, c’est le combat des femmes qui la rend progressivement égalitaire. La plupart des européennes n’ont accédé aux sphères du pouvoir qu’après la seconde guerre mondiale et n’ont pu voter comme en France qu’à partir de 60. En Algérie, le million et demi de martyr qui a lutté contre la colonisation des français n’étaient pas que des hommes. Après la révolution, Boumediene a déclaré « les hommes à la politique et les femmes au couscous » , une manière de leur dire de revenir dans leurs foyers.

Le mouvement des femmes est là pour rappeler que la question de l’égalité est majeure et c’est pour cela que nous sommes très mobilisées dans le cadre du printemps des femmes. Nous avons fédéré nos efforts et nous avons proposé un memorandum commun devant la commission qui s’est montrée positive et ouverte. Nous préparons actuellement une stratégie de communication et d’ouverture de débat public pour que l’égalité devienne un sujet de débat de société.

Etes-vous emballée par le discours du 9 mars de SM le Roi Mohammed VI ?

Le discours du 9 mars est incontestablement révélateur d’une volonté politique de changement. Le message était fort, clair par rapport à volonté de changement et ouvert. Il constitue une réponse positive à cette mouvance de la société, contrairement à ce qui s’est passé dans d’autres pays où on a brandi la menace du bâton. C’est une réponse très intelligente, très constructive et qui s’inscrit dans la lignée de cette logique qui a fait que le Maroc est ouvert, quand bien même nous avons piétiné pendant quelques temps. Ce discours est un tournant qui ouvre la voie à des réformes fondamentales, profondes qui modifieraient la structure même de l’état, la séparation et le partage des pouvoirs.

Votre avis sur les réformes annoncées?

Les sept points soulevés dans le discours permettent d’ouvrir la voie à une véritable démocratisation de l’état marocain. Le fait d’inscrire parmi le référentiel de la nation le choix démocratique est essentiel, le fait d’appeler à des propositions concernant le renforcement du pouvoir exécutif du gouvernement, la constitutionnalisation du gouvernement, l’élargissement de ses prérogatives et de celles du 1er ministre sont très révélateurs d’une vraie volonté de partage de pouvoir. Sans oublier la constitutionnalisation des recommandations de l’IER, essentielles s’agissant de la consultation de l’état de droit, l’indépendance de la justice qui doit être régie en pouvoir, et tout ce qui concerne le droit et la liberté. Mais aussi la criminalisation de toutes les violations pour la garantie de la non répétition de tout ce qui s’est passé auparavant au maroc. Tout cela est essentiel, mais j’en retiens aussi l’adoption de la régionalisation qui va être une réforme fondamentale de l’état et dans ce cadre là, la question de la représentativité des femmes qui a été annoncée. De nouveaux horizons s’ouvrent pour notre pays et c’est une aubaine. Nous avons eu deux opportunités extraordinaires : celle du 20 février et celle du discours royal. A nous maintenant de les saisir et de reconnaître l’importance de ce moment historique. Aux partis politiques d’avoir le plus d’audace possible pour pousser les réformes jusqu’aux normes démocratiques et universellement reconnues. Si on rate le coche, il faudra attendre une autre génération pour qu’une telle conjoncture soit aussi favorable.

Quelles sont les propositions étudiées par l’assemblée consultative s’agissant des femmes ?

Le Printemps des femmes a proposé l’inscription du principe de parité dans la constitution, l’obligation constitutionnelle qui incombe à l’état pour la mise en œuvre de toutes les mesures à même d’assurer l’égalité entre hommes et femmes, la mise en place de toutes les mesures positives pour aller vers la parité. Un conseil national a également été suggéré pour l’égalité homme/femme, conseil qui proposerait des stratégies nationales, qui jouerait un rôle de veille, de monitoring, d’évaluation des politiques publiques. La discrimination et la violence à l’encontre des femmes doit être criminalisée. Pas uniquement au niveau du code pénal mais aussi au niveau de la constitution afin que toutes les formes de violence soient considérées comme allant à l’encontre des droits de l’homme et comme une atteinte à l’ordre public.

Le printemps des associations féministes a aussi demandé à ce que la planification du budget de l’état prenne en compte la dimension de l’égalité dans la budgétisation de l’ensemble des politiques publiques et des collectivités territoriales. Enfin, ont aussi été demandées la suprématie des lois internationales et des conventions internationales sur les lois internes afin que ces dernières soient considérées comme sources de législation. Ainsi, nous réclamons par exemple que la loi ne soit plus basée sur la religion afin que ne soit plus brandie la sacralité comme entrave aux réformes et à l’évolution législative.

Le Maroc de demain, qu’en attendez-vous ? :

Commets tous les militants, je suis optimiste et aujourd’hui plus qu’hier, je suis plus confiante quant à l’avenir du pays. Une chose est sûre, nous n’avons pas le droit de rater ce rendez-vous avec l’histoire. On peut prétendre être sur la bonne voie, malgré les dérapages qui se sont produits. Je suis pour une monarchie parlementaire où les instituions démocratiques seraient renforcées, où le peuple serait la source et la base du pouvoir. Le citoyen doit pouvoir sanctionner positivement ou négativement les décisions des politiques. On ne peut plus se permettre de violer les droits, de permettre les passe droits et les abus de pouvoir pour s’enrichir, de réprimer des manifestations de jeunes chômeurs… Il faut rompre avec ce Maroc. L’état doit aussi jouer pleinement son rôle de redistributeur social. Plus question qu’il y ait de gens qui amassent l’argent de façon illégitime par la fraude fiscale, le privilège et la rente. Il faut enfin dissocier pouvoir politique et pouvoir économique pour avoir une véritable démocratie. Aujourd’hui, il y a un gouvernement de l’ombre qui prend les décisions en dehors du gouvernement et du parlement qui en prennent connaissance en regardant la télévision, comme tout le monde. Nous avons tout intérêt à aller de l’avant vers la démocratie car nous y gagnerons en tant que peuple. Plus on consacre la démocratie et ses règles, plus on se donne les chances d’avoir une économie forte, d’avoir des conditions sociales équitables, décentes et respectueuses de la condition sociale des gens.

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