Fatna El Bouih, la femme qu’on appelait Rachid

 

Cinq années de prison et de torture ne sont pas parvenues à détruire Fatna El Bouih, alias Rachid, comme se plaisaient à la nommer ses geôliers et tortionnaires. Actrice incontournable de la société civile marocaine, elle n’a eu de cesse de lutter pour dénoncer les injustices, la violence et défendre les Droits de l’Homme. Victime des années de plomb, l’ex-détenue politique nous expose sa perception de ce Maroc en pleine mutation.

Vous qui avez été incarcérée sous le règne de Hassan II à cause de votre engagement politique, quel regard portez-vous sur cette jeunesse marocaine qui manifeste son mécontentement?

J’ai toujours cru en la jeunesse marocaine et dans les avancées qu’elle est capable d’entreprendre. Moi qui travaille depuis de nombreuses années à Hay Mohammadi, j’ai découvert des jeunes gens qui s’investissent corps et âme dans l’associatif animés par un sentiment fort de solidarité, de militantisme et de revalorisation du travail en commun. Ces jeunes gens m’ont appris à croire à nouveau à certaines valeurs. J’ai aussi eu l’occasion de rencontrer une autre catégorie de jeunes marocains qui ont étudié à l’étranger et sont revenus s’installer au Maroc avec un savoir faire certain et animés par un patriotisme et un militantisme extraordinaires. Ces deux catégories de jeunes ne ressemblent à aucun membre de parti politique ni à aucun intellectuel et c’est à cause de cette différence que ceux-ci souffrent d’exclusion, étant rejetés par ces deux catégories de gens qui pensent être les seuls à pouvoir décider au vu de leur expérience. Aujourd’hui, le mouvement de contestation de ces jeunes nous a tous surpris tant leur prise de position est déterminée et leur démarche est constructive. Moi qui ai connu les années de répression, l’exclusion en raison de mon non-conformisme aux modèles politique, social et féminin de l’époque, moi qui ai été considérée comme une traîtresse, une marginale, j’ai peur aujourd’hui, car je constate à nouveau cette réaction de rejet à l’égard d’un mouvement de contestation. Toutefois, je crois beaucoup en ce mouvement car ces jeunes ont les moyens, les formules adaptées et l’approche nécessaire pour faire valoir le vrai projet de démocratie, ce projet qui a tant tardé à venir et dont on a avorté dans les années 90. Ce mouvement est le fruit de tout ce processus enclenché depuis de nombreuses années au Maroc et qui se doit d’aujourd’hui d’aboutir.

Quelle place occupe d’après vous la femme marocaine dans le mouvement de contestation en cours?

J’ai participé dernièrement à une émission de radio en compagnie d’une jeune rappeuse. Nous avons toutes deux évoqué nos parcours de vie et j’ai vu se concrétiser en elle toutes les idées et tous les rêves que je caressais depuis de nombreuses années. Cette jeune femme n’était pas du tout politisée, mais elle revendiquait ses droits, son identité en tant que femme et en tant que chanteuse. Je salue les femmes qui participent à ce mouvement, ces jeunes filles fortes de leurs compétences et de leur approche positive et constructive. Vous savez, en travaillant avec des jeunes dans le monde associatif, je me suis rendue compte à quel point, ceux-ci sont impatients et ne veulent pas attendre. Je me rends compte qu’en ce qui me concerne, une simple petite lueur me suffit pour faire naître l’espoir. Ce décalage est la preuve que je me dois laisser la place en première ligne à ces jeunes qui trépignent car c’est celui qui ne veut pas attendre qui doit occuper la première place. Ces jeunes ont évolué dans la connaissance de leurs droits, de leur personnalité, on leur a donné la parole et on ne peut pas leur dire n’importe quoi, les influencer, les accaparer facilement. Khalil Jibrane a dit dans « Le Prophète », « vos enfants ne sont pas à vous, ils sont les fruits de la vie » et c’est cela que je vois en eux lorsque je les regarde.

Que pensez- vous des réformes annoncées par le roi Mohammed VI?

Il est essentiel que la voix du peuple soit entendue et que les jeunes ainsi que les femmes soient invités à participer aux réformes. Pour ne parler que des femmes, celles-ci peuvent faire beaucoup au niveau de la régionalisation par exemple en terme de gestion, de participation et de créativité. Les femmes ont déjà prouvé qu’elles peuvent faire des merveilles quand on leur donne une chance de s’accomplir et elles ont d’autant plus leur place dans cette société jeune où elles sont les plus vulnérables mais aussi les plus efficaces. Il ne s’agit donc pas de lui donner l’accès uniquement au pouvoir mais de l’intégrer également aux politiques économiques et sociales.

Comment voyez- vous la suite des choses? Etes-vous optimiste et croyez vous au Maroc d’aujourd’hui et de demain?

J’ai toujours eu foi en ce pays qui m’a toujours tout donné. Je pense que le fait d’avoir des intellectuels à la réflexion aussi poussée, au niveau élevé de savoir-faire et dont l’accès au savoir est garanti est très important car ce sont ceux qui détiennent le savoir qui peuvent et qui doivent jouer un rôle important au sein de la société. Aujourd’hui, l’accès au savoir, à la communication a évolué à tel point que l’information parvient jusqu’aux personnes analphabètes. Il est désormais possible d’écrire ce que l’on pense et cette liberté d’expression est extraordinaire comparée à la répression que nous avons subis il y a quelques décennies.

BIO EXPRESS

1956: naissance à Benahmed

1977 : Arrestation à Rabat pour « atteinte à la sûreté de l’Etat » et incarcération à la prison de Derb Moulay Cherif à Casablanca

1982 : libération et intégration de l’enseignement public en tant que professeur d’arabe dans un collège de Casablanca

1999 : membre fondateur de l’Observatoire Marocain des Prisons

1999 : membre fondateur du Forum pour la Vérité et la Justice

2000 : publie le premier livre témoignage d’une femme sur les années de plomb

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