« Par amour pour Najat Aatabou »: par Abdellah Taïa

C’est dans le cadre d’un mémorable shooting réalisé pour le magazine Femmes du Maroc, que deux personnes qui me sont chères, Najat Aatabou et Abdellah Taia ont campé le rôle d’un couple, réuni malgré ses différences. Tolérance, amour, respect et humour… C’est dans cet état d’esprit que les deux artistes ont joué une jolie comédie et se sont livrés l’un à l’autre dans des écrits inédits. A commencer par cette belle lettre d’amour écrite par Abdellah Taia pour la grande Najat, qu’il adule depuis sa plus tendre enfance.

 

Chère Najat Aatabou,

 

Depuis longtemps, je rêve de vous écrire. Depuis longtemps, depuis mon adolescence, vous êtes dans mon cœur et mon esprit. Vous chantez pour moi. Je chante, comme beaucoup d’autres Marocains, avec vous, avec vos mots et en suivant les rythmes que vous avez inventés et qui sont entrés immédiatement dans la mémoire et l’imaginaire de ce pays. Depuis longtemps, vous êtes une image forte, un personnage fort, un être libre. Une femme marocaine et libre. Nous le savons tous. Nous vous connaissons sous ce jour, sous cette lumière : la vôtre : incomparable.

Suspendus, en prière, nous avons suivi votre histoire dès le départ. C’était au milieu des années 80. Dans un Maroc de plus en plus silencieux, de plus en plus dans le peur, votre chanson « Ana jit, j’en ai marre » a surgi dans nos vies comme un miracle, une tragédie. Malgré vous, cette chanson est devenue un immense hit. Très vite, elle a été adoptée par tout le monde. On a tous compris que cette femme qui se recueille sur la tombe de son amoureux, lui parlait, lui donnait de ses nouvelles, lui racontait les misères qu’on lui faisait subir après sa mort, cette femme triste, en colère, elle parlait pour nous, à notre place, disait nos cœurs d’une manière tendre et politique. Aujourd’hui, 25 ans après, « Ana jit, j’en ai marre » a toujours cette force et ce pouvoir de nous enchanter et de nous prendre la main. Elle est devenue un classique qu’on écoute pour à la fois pleurer et danser.

Cette chanson a failli vous coûter la vie. Votre famille à Khémissat n’a pas accepté que leur fille devienne une chanteuse. On a alors voulu vous arrêter, vous clouer, vous isoler. Se débarrasser de vous, de cette « honte ». Vous tuer. Je le sais, cette histoire n’est pas une légende. Pas du tout. Vos frères avaient réellement décidé de vous assassiner. Il fallait donc fuir. Continuer dans la transgression. Aller vers une transgression plus grande. Fuir tout, tout le monde, la famille, les amis, les rêves premiers, la terre première. Courageuse, vous avez fait cette chose douloureuse et magnifique : partir. Crier à votre façon votre colère. Faire de votre impuissance une force. Chanter encore plus fort. Crier encore plus fort.

C’est comme ça que nous avons fait connaissance avec vous. Nous savions que vous étiez à vous seule un mouvement féministe. Vous nous faisiez du bien en nous aidant par vos chansons à supporter le quotidien, l’injustice, la soumission généralisée. Vous inventiez un destin. Vous réinventiez l’image de la femme marocaine.

Ce que je vous écris là va être considéré, par certains intellectuels, comme exagéré. Tant pis pour eux. Tant pis pour ces gens qui n’ont pas encore compris que, dans la réalité populaire marocaine, il y avait (il y a) matière à réfléchir, matière à dire et redire la liberté. Mieux que tous ces intellectuels, vous nous avez appris le sens profond de la liberté, de la révolte. Vous l’avez apportée, cette idée, pas seulement jusqu’à moi, mais aussi jusqu’à ma mère, mes sœurs. Les pauvres et les riches de ce pays sont au moins d’accord sur ce point.

Votre apparition, chère Najat Aatabou, a bouleversé tant de cœurs en souffrance. Des cœurs seuls. Des cœurs incompris. Bien sûr, on n’a jamais cessé de vouloir vous faire du mal, vous briser. Se moquer de vous. Vous dévaloriser. Vous avez résisté. Vous continuez de le faire. Vous êtes, avec la chanteuse Samira Saïd, un des rares exemples de résistance féministe et populaire. On a essayé aussi, dans les années 80, de briser l’image de Samira Saïd. De la salir. Parce qu’elle était partie s’épanouir en Egypte, grandir, élargir l’horizon de sa vie et de la nôtre, on a inventé pour la détruire les pires rumeurs. Aujourd’hui, Samira Saïd est toujours là. Vous êtes toujours là. Vous avez été toutes les deux sincères dès le départ dans votre résistance et dans votre désir profond de combattre le mépris avec lequel on traite les femmes. Vous l’avez fait en chantant. En nous imposant vos paroles, votre façon d’exister physiquement et spirituellement.

Pour moi, il est très important de vous dire tout cela. Vous le dire publiquement. Exprimer ma reconnaissance. Mon amour. Ma dévotion.

Je ne sais pas si vous le savez : vous avez inspiré plusieurs artistes au Maroc. On parle souvent de vous avec mon ami Faouzi Bensaïdi, le merveilleux réalisateur de « Mille mois » et de « WWW ». L’artiste d’art contemporain Mohamed El Baz fait partie de vos admirateurs : il aimerait travailler un jour avec vous, et, j’en suis sûr, cela finira par se produire. Votre style vestimentaire est suivi de très près par plusieurs stylistes. Votre parcours est apparu, sous différentes formes, dans plusieurs de mes livres et nouvelles. J’ai même écrit une longue nouvelle, « Fugue à Fès », encore inédite, où vous apparaissez comme un ange. Une mère. Une sœur. Une maîtresse. Un grand cœur. Une âme tendre. Une révolutionnaire.

Vous avez accepté de faire avec moi cette séance de photos un peu spéciales, un peu transgressives, pour « Femmes du Maroc ». Vous m’avez suivi dans les idées que j’ai inventées pour vous, pour nous deux en train d’incarner, avec humour, un couple marocain. Pas comme les autres. Et puis, à bien y réfléchir, il est sans doute comme les autres, ce couple Najat-Abdellah. Je voudrais vous remercier de tout mon cœur d’avoir été à côté de moi. D’avoir compris très vite le sens profond qu’on a voulu donner à ces images. Et, aussi, d’avoir accepté mon bouquet de menthe comme une déclaration d’amour pour vous. Vous le savez, au Maroc, quand on n’a rien à apporter, quand on est dans la pauvreté totale, ramener à la maison (ou bien quand on est invités chez des amis, des parents) un petit bouquet de menthe est le dernier des gestes généreux.

Je suis pauvre, Najat. Je vous aime et je n’ai que la belle menthe de chez nous à vous offrir. A partager avec vous. Je vous offre également mon corps : qu’il vous serve de territoire pour vous venger de toutes les souffrances infligées à la femme marocaine. Grâce à vous, par des images fortes, marocaines, on est en train de réparer une injustice. Dire l’amour différemment. L’amour pour tout le monde. L’amour libre.

Pendant la séance de photos, vous m’avez dit que ces scènes, que j’ai inventées pour vous, mériteraient qu’on les mette dans un scénario de film. Qu’on les intègre dans un projet de film. Je trouve votre idée excellente. Je vais y réfléchir. On ne sait jamais. Après les images pour ce magazine, le film ! Cela me plaît. Beaucoup. Beaucoup. Cela va m’inspirer. Sans doute. Je vous tiens au courant. Vous êtes présente dans mon imaginaire depuis longtemps. Réaliser un film avec vous, autour de vous, me paraît déjà un prolongement naturel de mes livres, de mes obsessions et de mon parcours personnel. Vous offrir un film : voilà un geste fort qui devrait avoir le jour bientôt, très bientôt.

J’espère que cette lettre vous trouvera en bonne forme. Vous m’avez dit que, depuis la mort de votre mère, vous êtes retournée vivre à Khémissat. J’espère que ce retour à vos origines se passe bien. J’espère que ce nouveau départ vous inspirera et que vous continuerez à nous ravir par vos chansons et votre prise de parole libre, très libre.

Salam fort et tendre à vous,

Abdellah Taïa

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