L’amour selon Abdellah Taïa : une interview signée Najat Aatabou

C’est dans le cadre d’un shooting un peu spécial que j’ai eu le plaisir d’organiser avec Najat Aatabou et  Abdellah Taïa que les deux artistes ont célébré à leur manière les amours improbables. Dans le rôle de la journaliste, Najat Aatabou a signé cette jolie interview de l’écrivain…

 « Si »Abdellah, il est question ici de l’amour et de son importance dans la vie, que représente-t-il pour toi?

Je vais parler sincèrement avec toi. En face de toi, je me dois de le faire. Je crois… Je crois que je n’ai jamais vraiment trouvé quelqu’un à qui ouvrir mon cœur complètement. L’amour est associé pour moi à la peur. Au Maroc, que l’on soit homme ou femme, hétérosexuel ou homosexuel, quelque chose nous pousse encore à considérer l’amour comme une faiblesse et non pas comme une force. A 37 ans, je suis encore complètement prisonnier de ce schéma névrotique. Je me libère de plus en plus certes, mais, à l’intérieur, les névroses de mon adolescence sont toujours là, vivantes, énormes…

 

Tu n’es donc jamais parvenu à te persuader que tu allais trouver l’amour et surmonter ta peur ?

 

Non. Je n’ai jamais réussi à dépasser cette fermeture incroyable en moi, autour de moi… Je n’ai pas confiance. Je n’ai pas de chance ?

 

Dans ton cas, la peur est-elle associée à la timidité ?

 

Non, ce n’est pas le cas. Je sais que je peux paraître timide mais je ne le suis pas. La preuve : cette série de photos que nous venons de réaliser ensemble où je me débarrasse sans honte de l’image traditionnelle de l’homme… La peur peut nous freiner dans notre élan, nous empêcher d’aimer, d’avancer et, dans mon cas, elle a occasionné le fait que j’ai toujours eu peur pour moi-même, pour ma personne, de ce que la société pouvait faire à quelqu’un comme moi avec une sexualité différente.

 

Peur de quoi?

 

Je ne fais pas confiance aux gens, même aux personnes les plus proches (les amis, la famille, etc.). Ce sentiment me domine encore aujourd’hui, je sais qu’il me vient d’ici, on l’a installé en moi ici, au Maroc. Je redoute toujours d’être l’objet d’un scandale, qu’on répète aux autres que je suis un mauvais musulman, que je suis l’incarnation du péché. J’ai toujours l’impression que n’importe qui peut me juger, m’obliger à baisser les yeux, m’obliger à un exil intérieur encore plus grand…

 

Tu as donc peur de ce que les gens pourraient te faire?

 

Oui et non. Disons que, tout au fond de moi, je n’arrive pas à me débarrasser des structures psychiques qui ont accompagné la construction très fragile de mon identité individuelle et sexuelle. Je vois encore au Maroc qu’on peut arrêter les gens, « tuer » les gens, et cela me ramène forcément à ce que j’ai vécu, à « ma honte », à ce qui nécessité un autre combat… Plus jeune, je n’avais pas ta force pour prendre mon destin en main et en faire quelque chose. C’est pour cela que tu es tellement importante pour moi, pour nous. Tu as mené la révolution pour toi et pour nous… J’ai chanté avec toi… Mais, je dois bien l’avouer, mon cœur est encore cadenassé…

 

Abdellah, je t’ai raconté mon histoire, je t’ai expliqué comment j’ai utilisé ma force et mon intelligence pour m’en sortir… J’espère maintenant que notre rencontre t’aidera à surmonter ta peur…

 

Tu sais, j’ai toujours été persuadé, bien avant notre rencontre ce soir, que tu étais, que tu es un symbole de liberté très fort et très rare. Tu mènes ta vie envers et contre tous…Les personnes comme toi sont celles qui nous ouvrent au Maroc le chemin vers l’amour libre, en nous débarrassant de notre peur…

 

Ne sous-estime pas non plus la force et la confiance en soi…

 

Je sais, je sais… Mais on ne peut pas donner son corps et son coeur à n’importe qui… Il faut arriver à quelque chose qui ait un sens pour le cœur, pour l’histoire intime de notre coeur…

 

Fais ce que tu as envie de faire, peu importe ce qu’en pensent les autres. L’essentiel est de croire en soi et en ce que l’on fait. Toutes les portes s’ouvrent alors… Car, comme on cesse de le dire depuis tout à l’heure, ce qui nous bloque, c’est la peur.

 

Oui, je suis d’accord. Mais nos blocages intérieurs viennent surtout de notre société et de nos parents. On ne nous aide pas encore à affronter nos doutes, à les dépasser, à parler. Toi, tu es un modèle de liberté pour le tout le monde, que l’on soit pauvre ou riche. Un exemple de révolte contre tout ce système qui broie les cœurs et les corps à longueurs d’années…

 

Tu sais, nous les Marocains, nous les Arabes, nous vivons beaucoup dans le mensonge. Par exemple, pendant la période de fiançailles, tout est mensonge ! Nous faisons en sorte de ne montrer à l’autre que nos meilleurs côtés et nous prenons bien soin de dissimuler le reste. Mais peut-on se marier, vivre toute la vie ensemble en se mentant de la sorte ? Non, la preuve en est tous ces couples qui après trois ans de fiançailles, se marient et divorcent au bout d’un mois. Il faut être franc et dire la vérité, qu’elle soit plaisante à entendre ou pas. C’est le secret pour réussir sa vie et trouver l’amour.

 

Je n’oublierai jamais ma rencontre avec toi, Najat. Elle m’inspire déjà… Elle m’inspirera longtemps. Merci. Merci. Merci… Merci de ta voix et de ton regard. Les deux sont plus que précieux pour nous.

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