Fatema El Wafy, le combat d’une mère adoptive

Cela fait plus de cinq ans que Fatema El Wafy se bat pour lever les obstacles qui se dressent devant tous ceux qui souhaitent adopter un enfant. Cette vice-présidente et membre fondateur de l’association marocaine des parents adoptifs, Osraty, en a aidé plus d’un à se sortir de ce dédale juridique pour rencontrer enfin le bonheur. Portrait d’une femme d’une rare générosité.

Fatema El Wafy respire la générosité.Comment pourrait-il en être autrement alors qu’elle n’a pas hésité à accomplir un geste qui déborde d’amour et de don de soi. L’histoire remonte à près de 15 ans.A l’époque, Fatema et son mari n’ont pas d’enfants et ne cherchent plus à en avoir.Et pourtant, le destin allait en décider autrement.“Un jour, une amie m’a emmenée dans une clinique et m’a mis un bébé tout chétif entre les mains. Je lui ai demandé à qui était cette petite fille et elle m’a répondu qu’elle était à moi. J’étais éberluée ! C’est typique au Maroc, mais il n’empêche que c’est du délire car ce sont des êtres vivants et non une marchandise. Ce n’était d’ailleurs pas la première fois qu’on me proposait des enfants,mais j’ai toujours refusé”, raconte Fatema. Mais cette fois-ci, elle n’a pas pu dire “non” face à ce bébé né avant terme,qui s’accrochait tant à la vie. Destin ? Fatalité? Une chose est sûre, la maman de la petite ne pouvait pas la garder et était prête à la confier sans aucune autre forme de procès. “Pour moi, il n’était pas question de prendre cette enfant tant que çane se faisait pas de manière légale”, explique Fatema. Commence alors un long parcours du combattant : tribunaux,administrations, autorisations…“Les démarches constituaient un travail à plein temps. A l’époque, je ne connaissais absolument rien à la question, et je peux vous dire que j’ai galéré pour obtenir la Kafala de ma fille”. C’était en 1997, et la nouvelle loi n’avait pas encore été adoptée.La procédure changeait selon la volonté des uns et des autres. Autant de lenteurs administratives qui ne l’ont pourtant pas découragée : “Je suis une femme qui veut toujours aller jusqu’au bout des choses. Même si ça me prend des années, l’essentiel pour moi est d’atteindre mon but”.

Osraty

De toute cette galère, Fatema ne retient plus qu’une chose : la chance et la joie d’avoir cette enfant à qui elle souhaite tant donner ! Un bonheur qu’elle a voulu ensuite partager avec le plus grand nombre. Car depuis cette épreuve, et tant de frustrations devant la complexité des procédures, une volonté est née chez notre maman, celle d’aider les autres qui se retrouvent un peu dans la même situation.“Des familles qui étaient en voie d’adoption se sont retrouvées pour discuter des difficultés qu’elles rencontraient dans leurs démarches.C’est là que nous avons pensé à créer une association pour venir en aide aux autres familles”. Osraty, littéralement “Ma famille”, a vu le jour en 2007. C’est la première fois que des parents adoptifs se montrent au grand jour dans une société qui avait tendance à cacher l’adoption.Une manière pour Fatema et les autres membres fondateurs de l’association de serebeller contre l’hypocrisie de la société marocaine : “Pour quelle raison l’adoption doit-elle rester cachée, sournoise et même quasiment volée ?”, s’indigne-t-elle. Car il est vrai que dans notre société, la prise encharge d’un enfant qui n’est pas biologiquement le sien n’est pas facile. Elle est pratiquement considérée comme une tare.“Je ne vois pas où est le mal à recueillir un enfant, bien au contraire. Nous avons voulu dire haut et fort que nous étions des parents adoptifs et que pour nous, il n’était pas question de cacher quoi que ce soit. Notre but était justement de sortir la Kafala des oubliettes et de la révéler au grand jour”.

Démarche de coeur

Mission accomplie ! Et ce n’est que le début d’une longue série d’autres missions.Un des volets du travail de cette association consiste à sensibiliser la population et à l’informer sur la situation des enfants abandonnés : “Ils ont besoin de nous, de notre amour et de notre sollicitude.Pour nous, l’essentiel est de les sortir des centres et orphelinats et de les intégrer dans des familles pour qu’ils puissent évoluer dans de meilleures conditions. Un centre,quel que soit son confort, ne remplacera jamais une famille. L’enfant y vit de façon anonyme, il n’est qu’un numéro parmi tant d’autres. Nous avons donc pensé en premier lieu à tous ceux qu’on peut sauver.Alors aidons-les comme nous le pouvons”,exhorte Fatema. Osraty informe parailleurs les personnes désireuses d’en savoir plus sur la Kafala, que ce soit d’un point de vue juridique, social ou encore psychologique. “Nous organisons des réunions au profit des familles qui souhaitent adopter. Il y a un échange qui se fait. On partage nos problèmes mais aussi notre bonheur. Nous sommes convaincus que les parents adoptifs ont besoin d’un accompagnement spécifique. C’est la raison pour laquelle nous faisons aussi appel à des psychologues”.

Fatema effectue également beaucoup de travail sur le terrain. Elle accompagne les familles qui entre prennent une procédure de Kafala et les aide à accomplir les formalités qu’il faut auprès des autorités compétentes. Et là, c’est un autre combat.Pour notre bénévole, il ne faut pas recevoir les familles adoptives en tant que dossiers,mais en tant qu’êtres humains qui cherchent à être réconfortés et aidés dans leur démarche. “Car l’adoption est d’abord une démarche de coeur. A partir de là, nous avons pensé aux parents. Les personnes qui sont dans les administrations et dans les tribunaux doivent comprendre qu’en facilitant les démarches, les familles seront encouragées et heureuses. Alors que quand elles passent leurs journées à courir pour essayer de faire aboutir leur dossier, elles sont épuisées et découragées.Ce qui est encore plus désolant, c’est qu’on ne voit affichée nulle part la procédure de la Kafala; ni dans les tribunaux, ni dans les services d’état civil”. Fatema et les autres membres de l’association déplorent aussi qu’il y ait toutes ces interventions qui font que certains parents obtiennent la Kafala de leurs enfants en un rien de temps, alors que d’autres passent par un véritable parcours du combattant. Ce qui décourage beaucoup de familles finalement.Cri du coeur Autre combat de titan entamé par l’association: réformer la loi sur la Kafala. Celle ci a déjà fait l’objet d’une refonte en 2002,mais pour Fatema et les autres parents adoptifs, elle comporte encore beaucoup de lacunes qui permettent à chaque intervenant dans le processus d’adoption d’agir comme il l’entend. “Nous avons créé un petit guide de la Kafala, mais il n’est pas exhaustif puisque la procédure change d’une ville à l’autre. Il faudrait qu’il y ait une homogénéisation de cette dernière dans tout le Maroc. Il ne faut pas que l’Etat continue de faire la sourde oreille et qu’au moins, il balise le chemin par des lois beaucoup plus souples et surtout plus claires”.

Osraty

se penche par ailleurs sur les cas de tous ces enfants qu’on abandonne une seconde fois, après les avoir adoptés. L’association vient de déposer tout un dossier auprès du ministère de la Famille pour demander la création d’un centre national de formation des parents kafils, “afin de les aider à gérer l’enfance et l’adolescence de l’enfant adopté et éviter par la suite les retours”,précise Fatema. Un collectif de la Kafala, dont l’objectif est de venir en aide aux enfants abandonnés, vient également d’être créé, en partenariat avec une dizaine d’associations qui travaillent dans le domaine de l’enfance. “Nous pensons à tous ces garçons qui sont dans les centres, qui n’ont pas la chance d’être adoptés et qui y restent jusqu’à leur majorité pour être ensuite livrés à eux-mêmes. Ils n’ont pas de parents, ni personne vers qui se tourner. On les jette à la rue sans aucune autre alternative. Il faut quel’Etat fasse quelque chose, les accompagne, les aide dans leur scolarité, les encadre par des psychologues, les coache et les oriente vers des formations professionnelles si jamais ils ne réussissent pas dans leurs études. Bref, il faut les insérer dans la société.” Un cri du coeur de cette militante plus que jamais engagée dans une lutte acharnée pour le bonheur de nos enfants.

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